1959

1959

mardi 6 mai 2014

Hommage à Roger Rivière

Mardi 22 avril 2014 : De Saint André de Valborgne à Decazeville.

Il est 8H30, le temps est gris, je viens de passer une très bonne nuit et de déguster un copieux petit déjeuner, il est temps de prendre la route pour l'étape de montagne de ce petit voyage pascal.
Et oui, la montagne, c'est tout de suite...
La route est belle, la pente n'est pas très forte mais quand même, ça grimpe. 
La lassitude du jour précédent est un mauvais souvenir et c'est un véritable bonheur de pédaler sur cette route déserte !
 Seul au monde !
"Baisse la tête...", ce n'est pas le slogan du jour, ce serait plutôt "Nez en l'air". Pour en prendre plein les yeux.
Et aussi plein le nez, tant le parfum du genêt est agréable à respirer.
Cette première montée est un vrai bonheur...
...un vrai régal.
Et, après avoir changé de département, c'est presque avec regret que je vois arriver le sommet de ce beau col.
Col ayant la particularité d'être franchi grâce à un tunnel...
...pas très long mais j'allume quand même mes éclairages avant et arrière.
Puis c'est la descente vers le village de Rousses.
Le beffroi de la mairie indique...
...10h10, et la descente continue vers le deuxième col de la journée.
J'y arrive en suivant le cours d'une autre rivière, le Tarnon, après le petit Gard, le petit Tarn ?  Au village des Vanels, je prends à gauche pour entamer l'ascension de ce deuxième col.
En préparant ce voyage, j'avais repéré ce col sur la carte : ce serait le point culminant de ma randonnée. Mais surtout, il figurait sur le parcours de la 14ème étape du Tour de France 1960, Millau-Avignon, 217 km, courue le 10 juillet 1960 par un beau dimanche ensoleillé après une journée de repos à Millau.
Depuis hier, je prends cette étape à rebours, comme pour remonter le temps et peut-être, qui sait, conjurer le mauvais sort qui reste attaché à cette fichue étape d'un triste dimanche de 1960...
Bon, alors, je remets les choses à l'endroit pour que mon récit trouve son sens : 
Tour de France 1960

Roger Rivière, j'ai déjà croisé sa route à Seurre lors de la Flèche Vélocio, quatrième du Tour de France 1959, fait la Une du numéro du Miroir du Cyclisme qui présente ce Tour.
PELLOS - Miroir Sprint N° 735A du 4 juillet 1960
Il en est le grand favori en l'absence d'Anquetil, qui vient de gagner le Giro d'Italie, de Bobet qui a abandonné le Tour 1959 et songe à prendre sa retraite sportive et de Géminiani.
PELLOS - Miroir Sprint N° 734 B du 30 juin 1960
Si l'on ajoute l'absence de Charly Gaul, vainqueur en 1958 et l'abandon de Federico Bahamontès dès la deuxième étape, Roger Rivière, sur ce Tour 1960, peut voir l'avenir en... jaune.
Ces deux grands adversaires sont l'Italien Nencini, qui tient LA forme de sa vie et son équipier de l'équipe de France Henry Anglade qui termina deuxième en 1959.
Et cette équipe de France a en effet fière allure !
PELLOS - Miroir Sprint N° 734A du 27 juin 1960
Marcel Bidot, le directeur sportif qui ne réussit pas à réaliser l'entente entre les 4 "Grands" en 1959, a les mêmes difficultés en 1960 avec ses deux leaders. 
En effet, lors de la 6ème étape, Saint Malo- Lorient, une échappée de quatre coureurs se forme à l'initiative de Nencini. Rivière collabore à cette échappée et gagne l'étape à Lorient et Adrienssens prend le maillot jaune, le peloton pointe à environ un quart d'heure... 
J'avais 9 mois ! J'aurais pu être dans les tribunes du stade du Moustoir pour assister à ce sprint sur le beau vélodrome... Areu... Areu...
Anglade est en colère, le matin à Saint Malo, c'est lui qui portait le maillot jaune : 
PELLOS - Miroir Sprint N° 735 B du 7 juillet  1960
Ambiance...
Lors de la journée de repos de Millau, après les étapes pyrénéennes, Nencini porte le maillot jaune, Rivière est 2ème à 1 minute 38.
Roger Rivière en profite pour aller à la pêche, au bord du Tarn ou de la Jonte.
Photo Miroir des Sports : "Roger Rivière avec sa jeune épouse"
Et comme d'habitude, cette journée de repos donne l'occasion de belles séances de photos... 
Et oui, le drame rôde autour de l'équipe de France.
Après avoir franchi le Tarn, le peloton s'engage dans les magnifiques gorges de la Jonte : je plante le décor... mais en 1960, le ciel était bleu, la chaleur suffocante.












  



A la sortie de Meyrueis (département de la Lozère) commence l'ascension vers le col de Perjuret : une dizaine de kilomètres de grimpette pour une dénivelée moyenne de 3%, pas de quoi effrayer un cyclo, même chargé de lourds bagages (moi j'ai descendu ce versant le 22 avril.)
Dans cette ascension, derrière deux coureurs échappés, Louis Rostollan et Roger Rivière emmènent le peloton.
Une fois le col franchi, les coureurs entament la descente, pas difficile, surtout pour des coureurs pros.
C'est ça que j'ai grimpé, il ne faut pas se fier au schéma, la pente maxi est de 6% tout au plus.
Les coureurs venaient de là-bas...
Ils ont continué sur la route en face... 4 vrais kilomètres de descente et puis après Fraissinet de Fourques, un long faux-plat jusqu'au village de Vanels. Pas de quoi se faire peur dans une descente pareille... Et pourtant... Mais, après le coup de crayon de Pellos, je laisse Antoine Blondin, écrivain, raconter le drame qui se noua sur ces tristes pentes.


Roger Rivière n'est plus parmi nous. Le formidable appareil d'information qui alimente la vie intérieure du Tour pour le meilleur et pour le pire continue de nous relier à la clinique où on l'a transporté, mais les antennes sont en berne et toute allégresse, notre belle ardeur à viser le lendemain à travers l'heure présente, a quitté les regards et les conversations. Demain a disparu, on nous l'a proprement escamoté à un tournant de la route. Il a fallu ce drame pour que nous prenions une claire conscience de ce que l'avenir de cette course que nous vivons reposait antérieurement sur les épaules d'un seul champion. Avec lui, l'aventure et la surprise ont basculé dans le ravin. La marée basse s'est abattue sur la caravane. La vie est plate.
 J'entends bien que la peau et les os d'un 88e au classement ont autant de prix que ceux des vedettes, mais que le premier accident véritable de cette course ait frappé précisément celui qui en tenait la clef dans le creux de sa main semble trop injuste. Le public endimanché sur le bord de la route se retrouvait tout bête sous le linon ou l'alpaga, avec, dans l'œil, le reflet terne des catastrophes nationales. Nous ne nous changerons pas pour descendre dîner, afin de ne pas nous déprendre de notre condition de suiveurs et proclamer notre solidarité avec l'univers absurde dans lequel nous avons vécu cette journée.
 Midi avait sonné, la messe était dite, le soleil grillait les Causses à perte d'horizon. Aucun signe de vie sur les crêtes pelées ni dans les gorges où l'ombre dessinait des quadrillages menaçants. Seul un mince filet de gens ourlait notre chemin, sortis de quelles grottes et agglutinés de place en place pour donner naissance à de chaudes petites oasis humaines.
 Nous venions de franchir le col de Perjuret et plongions à virelets que veux-tu, chacun pour soi et Dieu pour tous ! Sauf pour un seul...

 Nous vîmes à un tournant Rostollan qui faisait de grands gestes et remontait à contre-courant en criant: «Roger a tombé! Roger a tombé ! » Impossible de nous arrêter sur le toboggan où nous étions lancés. Nul n'avait vu disparaître Rivière, ni parmi ses compagnons, ni parmi les témoins. Pendant cinq minutes, on le crut volatilisé, rayé purement et simplement de la carte du monde, dont le paysage immense et chaotique qui nous entourait nous donnait l'échelle. 
"Ne me touchez pas, dit Roger à Marcel Bidot arrivé le premier auprès de son coureur, je crois que j'ai les reins brisés..."
Or, il gisait, à une vingtaine de mètres, en contrebas, dissimulé par un repli de terrain, frappé d'une sorte de paralysie qui lui interdisait le moindre geste, le moindre appel. 

Et toute cette nature qui l'entourait lui faisait un linceul rugueux.


Quand nous pûmes reprendre souffle au hameau des Vanels, nous ignorions encore ce qu'il en était advenu exactement, mais l'anxiété planait sur chacun des équipages qui nous dépassait. Fil à fil, visage après visage, le drame se précisait... Enfin, Radio-Tour annonça que «Rivière venait d'être victime d'un accident grave» et notre attente devint celle des personnages baignés de fraternité attentive qu'on rencontre chez Saint-Exupéry. La «Terre des Hommes» est parfois dure à l'homme.

L'hélicoptère d'évacuation, dans l'impossibilité de se poser sur le palier abrupt où Rivière s'était arrêté dans sa chute, tournait au-dessus de nous. Il atterrit dans l'enclos d'un vieux paysan, noueux comme un cep du bois dont sont faits les Dominici, à l'instant où, avec une étonnante majesté qu'elle tirait de sa lenteur...

... l'ambulance déboucha à moins de vingt à l'heure, pour éviter les heurts, et s'arrêta en lisière du champ. Dix photographes, tombés on ne sait d'où, se trouvèrent miracu­leusement à la parade. 

Rivière apparut sur sa civière, l'œil mi-clos, livide comme jamais, et baigné dans sa sueur. On lui fit escorte jusqu'à la nacelle et tout le monde suivant les paysannes, les chiens, les valets de ferme et même le vieux qui flairait dans tout cela les grands remous de sorcellerie.

Il regarda avec respect l'hélicoptère brasser l'air puis jaillir de son champ en apothéose déchirante. Alors, seulement, il poussa un hurlement et parla d'aller chercher son fusil. Toute pitié l'avait déserté. Le dénouement venait de se jouer sur sa récolte de haricots, six mois de labeur, cinquante mille francs de semis. Le sombre dimanche qu'il vivait n'avait pas exactement les couleurs du nôtre.
Antoine BLONDIN "En travers de la Gorge" - L'Equipe" 11 juillet 1960.

 Il n'y a rien a ajouté... à part peut-être le témoignage de Louis Rostollan dans Miroir Sprint :

Ils venaient de là-bas

Roger Rivière quitta la route ici...
C'est ici que se termina la carrière d'un des coureurs les plus doués que le cyclisme ait connu. Il n'avait que 24 ans.
Aujourd'hui, seule trace de cet épisode de la Légende du Tour, une stèle commémorative a été érigée.


La chute du CHAMPION !
En bas, là-bas, il gisait, le corps disloqué, la colonne vertébrale abîmée à tout jamais.  
Quelques hectomètres plus bas, se trouve la partie la plus technique, il faut négocier deux virages en lacet, et la plus pentue...
...avant d'arriver au village de Fraissinet de Fourques autrefois située sur cette maudite Route nationale 596.
A la sortie de ce village, il y a toujours la possibilité de remplir sa gourde.
Avant de continuer son chemin vers Les Vanels, sur ce qui est devenu une paisible Route départementale, puis la Corniche des Cévennes et Avignon.
Avignon où un Belge, Van Geneugden, remporta la 14ème étape du Tour 1960.  
The show must go on.
Quelques jours plus tard, après avoir salué le Général De Gaulle lors de la traversée de Colombey les deux Eglises, Gastone Nencini gagnait ce Tour de France.
Roger Rivière, quant à lui, n'avait pas l'intention de vendre son vélo.
Il espérait (pourquoi pas ?) prendre le départ du prochain Tour de France.
Ce ne fut pas le cas, plus jamais il ne prit le départ d'une course cycliste.
Quatrième de couverture du n° 214 , d'avril 1976, du Miroir su cyclisme
En avril 1976, j'apprenais dans le numéro 214 de mon magazine préféré "Miroir de cyclisme" le décès du champion à l'âge de 40 ans. Il avait toujours aimé aller plus vite que les autres...

Cet hommage est terminé, je viens de passer une partie de la journée à remonter la route de cette étape du Tour 1960, à remonter le temps aussi... 
Maintenant, je quitte la vallée du Tarn, je roule en Aveyron et je dois traverser ce département du sud-est au nord-ouest, il me reste encore une bonne centaine de km. 

 Long périple qui commence par une jolie route qui monte doucement.
Doucement... Mais ça monte quand même...
...Jusqu'à franchir mon troisième col de la journée. C'est fini après ? Pour l'instant, oui !
Car c'est une longue et rapide descente qui me mène vers Séverac le Château. Et ici, dilemme : quelle route choisir ? Je n'ai pas pris ma carte IGN n° 58 (série verte) mais seulement une photocopie incomplète. Comme je ne visualise pas la totalité du parcours qui doit me mener à Decazeville , je suis un peu indécis.
Ce n'est pas dans mes habitudes mais je choisis de parcourir les 25 kilomètres me séparant de Laissac sur la Nationale 88. Pas une route pour les cyclistes... Alors, roule ma poule, et serre à droite !
Ouf ! J'ai survécu à cette épreuve... Le soleil est revenu, je connais maintenant la route à suivre : 
Gabriac, Villecomtal, Nauviale puis Decazeville et puis quelques petits arrêts pour se ravitailler (Ah ! le pâté Hénaf dégusté au couteau et sans pain...) et pratiquer quelques étirements.

Je sais maintenant que je rentrerai avant la nuit.
Mais c'est sous la pluie que j'arrive à destination. Enfin pas tout à fait, il me reste une petite côte : 1 kilomètre avec une pente de 6 à 9 %...
Quel beau voyage !

5 commentaires:

  1. Beau voyage et beau travail de mémoire!
    Merci pour tout ça!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Pour l'instant, c'est vrai, "j'ai pas la mémoire qui flanche"... et j'ai surtout de jolies archives. Merci à toi aussi pour tes commentaires.

      Supprimer
  2. Un beau voyage en effet !
    Comme quoi on peut en voir du pays en deux jours... et même en 24 heures lorsqu'on fait une flèche !
    J'étais trop cuit à l'arrivée à Saumane pour discuter et échanger avec d'autres cyclos, mais c'était sympa de te croiser. L'année prochaine j’essaierai de profiter davantage de la concentration pascale.
    Le récit de ma flèche : lamanivellebuissonniere.blogspot.fr

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Moi aussi j'ai été content de te voir à Saumane. C'est vrai que nous avons peu discuté, à charge de revanche, une autre année en Provence ou sur le prochain Paris Brest Paris ?
      Je viens de lire ton récit : BRAVO !
      Je l'inscrit tout de suite dans les blogs que je suis.
      Amicalement.

      Supprimer
    2. MER CI POUR CET HOMMAGE A ROGER RIVIERE; j'avais 11 ans et j'ai été bouleversé par ce drame .J; habitais dans les Pyrénées orès du col d'Aspin et je lisais toutes les semaines miroir sprint et le miroir des sports et le miroir du cyclisme aussi; merci Connais tu le petit livre de Pierre Merle; " la quatorzieme étape ou le roman d'un petit gars qui se prenait pour Roger Riviere" C'est presque ce que j'ai vécu à cette époque. Je suis aujourd'hui pprofesseur d'histoire et j'aime toujours le cyclisme et ses champuions; MERCI VRAIMENT POUR TON BLOG PARTAGE

      Supprimer