1959

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mardi 27 août 2013

Ma randonnée des HURLUS (Première partie)

Le mardi 13 août 2013
Après avoir relu ce livre d'Amila, j'ai décidé de faire une petite virée à vélo vers cette contrée que je ne connais pas.
Et c'est encore un retour vers la Guerre de 14-18 : Le front de Champagne cette fois. Entre Verdun à l'est et le Chemin des Dames à l'Ouest, s'étend la plaine de Champagne, de Sainte Ménehoulde à Reims en passant par Châlons sur Marne (On ne disait pas encore Châlons en Champagne...). A cette plaine, hérissée de petites collines, les Allemands vont s'accrocher après la bataille de la Marne en septembre 1914 pour y fixer le front jusqu'en 1918. 
Des combats meurtriers vont se dérouler ici durant de nombreux mois pour prendre ou reprendre quelques mètres de tranchées. 
« …Et il semblait tout à fait normal qu’on s’attaque à l’épouse et l’enfant dont le père avait été fusillé en novembre 1917 avec ses camarades qui avaient refusé de monter à l’assaut de Perthes-lès-Hurlus, dix fois repris et reperdu, où près de cent-quarante-mille « poilus » étaient morts pour rien, car l’endroit n’avait aucune valeur stratégique et on ordonnait ces boucheries inutiles uniquement pour « entretenir le moral de la Troupe… » 
(Le Boucher des Hurlus p. 10 & 11)
Jean Amila situe sur ce front de Champagne une partie de l'action de son roman paru en 1982 dans la Série noire de Gallimard. Mais ce n'est pas un roman de guerre, non plus qu'un roman policier, qu'a écrit Amila.
C'est un roman d'après-guerre, un livre qui met en scène la quête d'un petit garçon de 8 huit ans et demi sur les traces de son père.
« …Pourquoi pas le papa, qui avait sans doute été aligné contre un mur de Perthes-lès-Hurlus, avec d’autres messies, les yeux bandés, chantant L’internationale ou Le temps des cerises, avant d’être abattus  sur ordre d’un fringant général surnommé le Boucher ? Il fallait le descendre celui-là !... »

(Le Boucher des Hurlus, p. 88)
Le jour n'est pas encore levé quand je prends la route. En effet, ce sont plus de 300 kilomètres qui attendent le cycliste parti pour une quinzaine d'heures de pédalage. Au minimum...
Le jour à peine levé, me voilà déjà sur les traces des Poilus de 14-18. Sur les côtes d'Ile de France apparaît en effet la Carotte de Mondement qui célèbre la première bataille de la Marne de septembre 1914. Mais aujourd'hui, je pars plus à l'est, sur le front de Champagne.
Gare de Châlons en Champagne : malgré la centaine de kilomètres déjà affichée à mon compteur, c'est ici que commence vraiment ma randonnée.
Mais elle devait plutôt ressembler à ça la gare de Châlons quand le petit Michou Lhozier y débarqua du train de Paris, accompagné par ses camarades Deveau, Devâme et Beurré. 
« …Etait-ce bien la gare de Châlons sur Marne, où ils étaient arrivés ? C’était en tout cas une petite ville maigrement éclairée et tristouillarde sous ses tristes ruines dans le crachin… » 
(Le Boucher des Hurlus, p. 106)
Les copains, ils auraient préféré partir pour l'Australie, le Far West ou le Sénégal... Mais il avait été convaincant le petit Michou, huit ans et demi, et leur fugue de l'orphelinat les a conduits vers Perthes-lès-Hurlus où leurs pères avaient été fusillés comme mutins en 1917. 
Un pèlerinage pour y trouver une arme et revenir tuer le Boucher des Hurlus : simple comme plan, non ?
Ils ont fait le voyage en train en compagnie de femmes de petites vertus qui viennent remonter le moral à la troupe encore sur le front. Et oui en 1919, il y a encore des trouffions sur le front pour nettoyer "les zones dévastées". C'est ainsi qu'une des prostituées annonce à Michou qui dit qu'il veut aller se recueillir sur la tombe de son papa : 
« La tombe ? mais y'a point de tombe, mon petit Michou. C'est pire que tout. Ils font des tas…Pourquoi qu’ils démobilisent pas tout le monde, mais c’est pour arranger un peu, tu comprends ? Qu’on ne voie point que c’est tout boche et Français mélangés, que ça n’avait  plus d’importance et qu’ils étaient seulement là pour qu’on tire dans le tas… Les uns les autres, tu comprends ?  Des Messieurs bien placés qui ordonnent qu’on balance des obus ou des bombes dans le tas… » 
(Le Boucher des Hurlus, p. 106)
Ici, un capitaine qui a sympathisé avec les amies de Michou dans le train prend les enfants sous son aile et les conduit en autocar, avec un groupe de jeunes sous-lieutenants, pour une visite des  zones dévastées, en empruntant cette route sans doute.
Pour ma part, je vais suivre un itinéraire un peu différents des enfants.
« …Ils regardaient la carte. Et le Môme leur montrait dans une zone hachuréele noms des Hurlus, rayé…Perthes lès Hurlus, rayé… Mesnil lès Hurlus, rayé… » 
(Le Boucher des Hurlus, p. 148)
En effet, ces villages ont été rayés à jamais : la zone rouge ! Villages interdits, jamais reconstruits, ils sont restés à l'état de ruines au milieu du camp militaire de Suippes : Hurlus, Perthes-lès-Hurlus, Mesnil-lès-Hurlus, mais aussi Tahure, Ripont et plus à l'ouest Moronvilliers et Noroy.
Après Châlons, je vais visiter Le Camp d'Attila à La Cheppe. Ensuite, pour me rendre au Centre d'interprétation Marne 14-18, je passerai par Bussy le Château. En début d'après-midi, je passerai à Valmy avant de mettre le cap au nord vers Berzieux, Ville sur Tourbe, Virginy et Massiges. Je contournerai le camp de Suippes, interdit d'accès bien sûr même si des visites des villages détruits ont été organisés par le passé, au nord par un petit passage dans le département des Ardennes avant de revenir dans la Marne à Sommepy-Tahure puis Souain- Perthes lès Hurlus (On notera que pour garder quand même le souvenir de ces villages  qui n'existent plus, leur nom a été accolé à d'autres villages). Pour terminer ma visite du front de Champagne, je passerai par Mourmelon (Le Grand puis le Petit...) avant de revenir en Seine-et-Marne par Epernay et la vallée de la Marne. Quel beau programme... si ce n'est un beau parcours car la plaine de Champagne n'est pas plus riante aujourd'hui qu'hier, nous en reparlerons.
Parti sur les traces des Poilus de 14-18, me voici donc avec Attila sur les bras ! Que vient-il faire ici celui-là  ? Et comment vais-je bien pouvoir le raccrocher à la trame de mon récit ? C'est une question que je me suis posé en arrivant au village de La Cheppe car j'ai souvent tendance à me disperser...
"Va jeter un oeil à ce fichu "Camp d'Attila", mais n'y traîne pas, ce n'est pas le sujet aujourd'hui !" essayai-je de me raisonner...
Et en effet, de prime abord, cette plaine d'une trentaine d'hectares entouré d'un talus pouvant atteindre 7 mètres de haut n'a rien d'impressionnant , ni rien à voir avec 14-18, malgré le remarquable travail de recherche et de protection entrepris ici par une association.
En plus, Attila ne mit sans doute jamais les pieds dans le camp qui porte aujourd'hui son nom. La fameuse bataille des Champs catalauniques, en 451, se déroula sans doute plutôt dans la région de Troyes. Ce Camp d'Attila serait en fait un Oppidum gaulois, un lieu de refuge utilisé par les Celtes. Celui-ci est rare car il est situé en plaine.
Je continue néanmoins ma digression en photographiant ce petit monument érigé à l'entrée du camp en 2011 par une délégation mongole, les descendants des Huns, pour fêter le 2200ème anniversaire de la nation mongole.
Malgré tout, il me fallait rattacher ce lieu à la Première guerre mondiale car, s'il m'arrive de divaguer, j'aime bien donner une certaine cohérence à mes messages . J'aurais pu intituler celui-ci : "Randonnée en Histoire de France...", le camp d'Attila, Valmy, la voie romaine Milan Boulogne, la guerre de 14-18... et le tour était joué. Mais non, trop facile ! J'étais parti à la suite du petit Michou vers les Hurlus !
Heureusement, au gré de mes recherches dans ma bibliothèque, j'ai trouvé un fil conducteur, menu certes. Mais solide : qu'on en juge.
Lors de ma visite du Musée de Suippes (j'en parle plus bas...), j'avais remarqué une photo de Louis Barthas, tonnelier dans un village du Midi dont les carnets de guerre ont été publiés en 1978. Pour préparer ce message, j'ai ressorti l'ouvrage de ma bibliothèque et j'ai recherché les propos qui se rapportent aux séjours que le caporal du 80ème d'infanterie fit dans la plaine de Champagne de mai à août 1916 puis de janvier à juillet 1917.
A la page 323, Louis Barthas raconte son arrivée sur le front de Champagne :
«…Demi-heure plus tard, nous prenions possession de baraquements dissimulés dans les clairières d’un bois de sapins rabougris, une route, celle de Cuperly à La Cheppe, et une rivière, la Noblette, traversaient notre camp.
Quoi ! C’était dans ce lieu d’exil que nous venions nous reposer de nos  lauriers ! Nous, dont la gloire, disaient les journaux, éclipsait celle de tous les héros dont l’histoire a retenu les exploits !
On aurait été des lépreux, des galeux, des teigneux mis en quarantaine qu’on n’eût pas été conduits dans un lieu plus isolé, désolé, vilain.

Il est vrai que nous aurions dû être flattés de nous retrouver à l’endroit où paraît-il le terrible Attila fut écrasé après une épouvantable bataille, il y a de cela un millier d’années , mais ingratitude humaine, aucun souvenir, pas même une pierre, ne mémorait le souvenir de cette bataille où s’était joué le sort de notre pays… » 
Ouf, je suis "retombé sur mes pattes" et peux continuer à nommer cette sortie "La randonnée  des Hurlus".
En fin de matinée, j'arrive au Centre d'interprétation Marne 14-18 à Suippes.
Ce petit musée, inauguré en 2007, propose plusieurs salles thématiques.
Dans la première, le film "Si je reviens comme je l'espère" est présenté. Les images d'archives et les scènes reconstituées par une association locale illustrent la correspondance de la famille Papillon, de Vézelay, pendant la guerre. C'est simple, attachant, émouvant la lecture de ces lettres que se sont échangé les quatre frères au front avec leur soeur et leurs parents. Pendant la guerre, la vie continue, même au front !
Un livre a été publié à partir de cette correspondance retrouvée voici peu. Je n'ai pas encore eu le temps de le lire...
La chronologie de la Première Guerre mondiale est affichée autour d'une deuxième salle, agrémentée de documents d'époque, d'objets divers.
 Des armes, bien sûr...
Les différents soldats ayant combattus sur le front de Champagne sont également présentés.
Les textes sont complets et clairs.
Trois silhouettes de soldats : un Allemand, un Français et un Britanique, entourent la carte du front de Champagne.
Dans une autre salle, le visiteur est mis en situation. La tranchée comme si vous y étiez, le danger et la saleté en moins... BOUM !
"Ils ont cassé le bleu du ciel."
 Plus loin, il est question de "L'homme blessé, brisé, soigné..." ; ici aussi avec quantité de documents et objets d'époque comme le matériel d'un médecin du front agrémente la visite.
La mise en scène est soignée, claire et sobre. Si j'ajoute que chaque visiteur se voit inviter à suivre un soldat de 14-18 grâce à des bornes interactives tout au long de son parcours, je peux dire que c'est un lieu qui vaut le détour.
C'est l'heure du pique-nique que je prends dans le petit parc (assez sale, d'ailleurs) entre le Centre d'interprétation et l'église.

Le monument aux morts de Suippes met également en scène la veuve (sans l'orphelin...)
Mais c'est un autre monument qui attire mon attention. J'y reviendrai plus en détail lors de mon prochain message.
(A suivre...)

1 commentaire:

  1. Beau reportage et sacrée expédition!!! On attend la suite!

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