1959

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jeudi 29 août 2013

Ma randonnée des HURLUS (Deuxième partie)

Résumé de la première partie.
Le 14 août 2013, après avoir relu ce livre de Jean Amila, me voici sur les pas du petit Michou Lhozier et ses trois copains en fugue d'un orphelinat parisien vers le front de Champagne.
On peut voir le récit du début de ma randonnée, si ce n'est déjà fait, en cliquant ci-dessous.

http://montour1959lasuite.blogspot.fr/2013/08/ma-randonnee-des-hurlus-premiere-partie.html




Ce monument, inauguré en 2007 (seulement ?...) est donc dédié aux fusillés de Souain, ces quatre caporaux fusillés pour l'exemple, ici même à Suippes dans la Marne, à quelques hectomètres du front.
Il semblerait qu'ils aient passé leur dernière nuit, celle du 16 au 17 mars 1915, dans ce poste de garde face à l'église de Suippes.
Wikipédia m'a aidé pour faire un petit résumé de cette triste affaire (de nombreux autres sites et livres en parlent).
Le 10 mars 1915, épuisés par plusieurs jours de durs combats, les poilus de la 21ème compagnie du 336ème régiment d'infanterie refusent de repartir à l'assaut d'une tranchée ennemie au nord de Souain. 
Le général Réveilhac qui avait ordonné l'attaque veut des sanctions et 18 hommes de troupes ainsi que 6 caporaux comparaissent devant le conseil de guerre le 16 mars 1915. Tous sont acquittés sauf les caporaux Théophile Maupas (40 ans), Louis Girard (28 ans), Lucien Lechat (23 ans) et Louis Lefoulon (30 ans) qui sont condamnés à mort.
Le 17 mars en début d'après-midi, ils sont passés par les armes. Quelques heures plus tard, leur peine fut commuée en travaux forcés, mais il était trop tard.
Ce n'est qu'en 1934 que les quatre caporaux furent réhabilités grâce notamment à la persévérance de Blanche Maupas.
Dans "Le boucher des Hurlus", la mère Panier, infirmière de l'orphelinat qui accueille Michou, lui dit (p.66):
« …Mais les généraux sont faits pour mourir dans leur lit… » 
Le Général Réveilhac ne démentit pas la brave femme lorsqu'il mourut en 1937...
Cet officier qui ne semblait pas économe du sang de ses soldats ( Il ordonna la reprise d'une attaque car le pourcentage des pertes admissibles n'avait pas été atteint lors du premier assaut.) a inspiré le personnage du général Mireau dans "Les sentiers de la Gloire" de Stanley Kubrick.
Ne l'aurais-je pas déniché le "Boucher des Hurlus" ? Ce général y ressemble en tout cas...
Au moins 600 soldats français furent fusillés pour l'exemple entre 1914 et 1918.
Reprenant ma triste route, je longe le camp de Suippes où se trouvent les restes de cinq villages qui ne furent jamais reconstruits après 1918. Impossible de les voir sauf lors d'excursions en bus organisées de temps à autre par l'autorité militaire.
« …A l’arrière du car, bondissant à chaque cahot, les mômes n’en revenaient pas. Visiter les champs de bataille, ça c’était du tourisme.
La route était défoncée après quatre ans de passage de batteries lourdes et de tanks, à tel point qu’on ne pouvait pas même parler… Dehors la sale aube montait lentement au loin par tribord, laissant voir des bouquets d’arbres déchiquetés, quelques ruines, et d’autres baraques de camps, ceux-là militaires.

La guerre était finie mais on entrait cependant en zone interdite…» 
(Le boucher des Hurlus p.153)
Car dès avant la fin de la guerre, le tourisme de guerre fut important sur les différents fronts. Les éditions Michelin éditèrent des Guides illustrés des champs de bataille (1914-1918). Ainsi entre 1917 et 1930, 29 titres furent publiés.
 Je me suis procuré à la boutique du Centre d'interprétation de Suippes une reproduction du guide intitulé "Les batailles de Champagne" édité en 1921. 
Dans sa première partie ce guide raconte chronologiquement les péripéties de la guerre en Champagne : la guerre de positions à la fin de 1914 et l'installation dans les tranchées ; les combats de l'hiver 1914-1915 ; l'offensive de septembre 1915 ; la guerre d'usure de 1915 à 1917 ; la guerre des monts de Champagne au printemps 1917 (en rapport avec l'offensive du Chemin des Dames) ; Le "Friedsturm" allemand de juillet 1918 et enfin l'offensive alliée de l'automne 1918.
Le panorama est très complet, bien illustré par de petites photos. 
Bien sûr pas un mot sur les fusillés de Souain ni sur les mutineries de 1917, mais ce guide fut publié en 1921 et il était parrainé par les ministères de l'Instruction publique et des Beaux-arts (sic) et celui des Affaires étrangères.
La deuxième partie présente un circuit qui part de Reims jusqu'à Sainte Ménehoulde et permet de visiter tous les hauts lieux du champs de bataille. A l'époque, il était possible de visiter les villages aujourd'hui interdits.
Six guides du même type viennent d'être réédités en vue, probablement des commémorations du centenaire à venir. Sans doute ma visite aurait-elle été plus complète si je m'y étais référé avant ma randonnée : mais je n'y avais même pas pensé.
Pour compléter le panorama de ce tourisme de guerre, il me faut signaler les nombreux poteaux Michelin encore présents en de multiples carrefours.
Et comme celui-ci mentionne le village de Somme-Suippe, je ne résiste pas au plaisir de citer à nouveau le caporal Barthas :
 « …En revanche, nous étions tous infestés de poux, aussi c’est avec plaisir que nous allâmes à Somme-Suippe prendre des douches dans une installation modèle offerte par sa majesté l’Impératrice de toutes les Russies, s’il vous plaît !
Nous n’avions jamais encore été douchés et désinfectés comme à cette installation impériale ; pendant qu’on nous douchait, nos effets passaient dans une étuve surchauffée où les poux de toutes générations depuis ceux qui n’avaient pas encore brisés la coque de leur œuf, jusqu’aux vieux poux velus et noirs furent étouffés sans rémission.

Ce fut un jour mémorable, depuis de longs mois c’était la première fois que nous ne ressentîmes pas la moindre démangeaison… » 
(Carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier 1914-1918, p. 364)
Et je continue ma route vers un autre haut lieu de l'histoire de France.
Enfin le fameux moulin apparaît, dominant la plaine.
Une mauvaise surprise à l'entrée du village : ce bâtiment est à l'abandon... Plus loin, il me semblera qu'n projet de musée au pied du moulin semble également en déshérence.
M'y voici justement au pied du moulin, mais il s'agit d'une copie de l'authentique moulin de Valmy qui fut détruit dans la première moitié du dix-neuvième siècle, avant d'être reconstruit au milieu du vingtième. La tempête  de 1999 le détruisit à nouveau, c'est donc une deuxième copie que l'on peut admirer aujourd'hui.
Louis Barthas séjourna par deux fois dans le village de Valmy lors de son passage sur le front de Champagne en janvier puis en mars 1917.
« …A trois heures du matin, le train s’arrêta à Valmy, la gare où je devais descendre…
On nous fit l’aumône  d’un quart d’une boisson tiède qu’on nous dit être du café et nous partîmes rejoindre chacun son unité, guidés par des corvées de ravitaillement venues à la gare de Valmy.
Nous traversâmes le village historique. A la sortie je cherchai des yeux le fameux moulin légendaire, mais on me dit qu’il y avait belle lurette qu’il ne moulait plus de farine. Il n’en restait pas une pierre, mais un poteau en indique l’emplacement aux passants.
Du regard, je parcourus ce champ de bataille où s’était joué le sort de la France, de la Révolution et peut-être de l’Europe et je fus étonné.
D’après les récits, les images, les tableaux, j’avais supposé que Valmy était à l’entrée d’un défilé et que l’invasion avait été arrêtée là comme un torrent déferlant de sa montagne et refoulé juste au moment où il va déboucher et s’étendre dans la plaine, mais le paysage était banal, une plaine avec çà et là quelques ondulations de terrain.
Je m’arrêtai sur une éminence d’où peut-être Goethe et le duc de Brunswick avaient observé les phases de l’action, simple escarmouche en regard des titanesques batailles de l’Yser, Verdun ou de la Somme. La campagne couverte d’un manteau de neige, les routes presque désertes, à peine dans le lointain, espacés, quelques coups de canon…"
(Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier 1914-1918 p.424 & 425)
« …Je profitai de mon séjour à Valmy pour escalader le mamelon qui domine le village et où s’élève le monument de Kellermann ; 
sur le socle, je lus : « De ce lieu, de ce jour, date une ère nouvelle. » Goethe
Il y a également une chapelle et un tumulus sur lequel est inscrit la dernière volonté du vainqueur de Valmy : que son cœur reposât parmi ses soldats morts sur ce champ de bataille. C’est çà qui dut leur faire plaisir à ceux qui laissèrent leurs os sur ce champ de bataille.
Enfin sur un poteau je lus : "Ici s’élevait le moulin de Valmy », qui figure sur les tableaux, gravures représentant cette bataille… » 
(Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier 1914-1918 p.444)
Maintenant, il me faut mettre le cap au nord vers le front à proprement parler.
MAIS "...Quel est cet empaffé qui tord
La rue qui paraissait si droite ?..."
Pauvre Lélian,  Allain Leprest. 
Heureusement, le soleil brille car le paysage n'est guère souriant comme le soulignait déjà Louis Barthas.
« …Le paysage n’était guère riant, en pleine Champagne pouilleuse : pins rachitiques, clairières dénudées, ravins et vallons sans ruisseaux ni prairies ; en temps ordinaires quelques corbeaux misanthropes  et quelques rats ermites habitaient seuls ces lieux tristes comme les confins du désert…
Toute la Champagne pouilleuse ne vaut pas une goutte de ce sang si précieux qui a coulé pour conquérir ce coin de désert… » 
(Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier 1914-1918 p. 349)
Il règne toujours dans ces contrées cette impression de désert, un désert habité, certes, mais comme hanté par tant de blessures passées.
Henri Laporte, un autre soldat qui écrivit son "Journal d'un poilu", paru aux éditionx "Mille-et-une-nuits, décrit un même paysage sinistre.
« …Le 15 octobre (1915) au soir, nous montions aux tranchées de Champagne entre Suippes et Tahure. Quel étrange aspect avaient ces champs de bataille de Champagne ! Un sol humide, crayeux, blanc et gris. Un peu de végétation à la sortie du camp –quelques bouquets de maigres sapins- et ensuite la grande plaine triste et désolée, comme un immense cimetière pour vivants. " p.64
« … Je quittai Ville-sur-Tourbe à deux heures du soir par la route de Sainte Ménehoulde ; à trois kilomètres je traversai le village de Berzieux complètement détruit et désert. Seule dans un abri souterrain une ambulance américaine était installée… » 
(Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier 1914-1918 p.443)
Et la traversée me fait me souvenir d'une chanson que Renaud (à Bobino dans les années 1980), Yves Montand et tant d'autres chantèrent.

La butte rouge, c'est son nom, l'baptême s'fit un matin

Où tous ceux qui grimpaient roulaient dans le ravin.

Aujourd'hui y'a des vignes, il y pousse du raisin,
Qui boira d'ce vin là, boira l'sang des copains.
En effet, l'encyclopédie en ligne Wikipédia situe la fameuse Butte rouge sur le territoire de cette commune : 
"Chanson anti-guerre par excellence, elle fait référence à la « butte Bapaume », un lieu-dit inhabité dans les environs de Berzieux, et à un sanglant épisode sur le front de Champagne, pendant la Première Guerre mondiale."
En contradiction avec cet article, celui consacré à Montéhus, l'auteur de la chanson (Il écrivit aussi "La jeune Garde", "Gloire au 17ème" et de multiples chansons patriotiques entre 1914 et 1918), situe ladite butte à Bapaume sur le front de Somme :
"Il (Montéhus) aura tenté de se racheter en composant en 1923 La Butte Rouge qui fait référence à la butte de Bapaume, théâtre de violents combats sur le front de la Somme, durant l'offensive de l'été 1916..." 
Loin de moi l'idée de trancher la contradiction... Je note toutefois quelques similitudes entre les deux lieux évoqués : 

Un lieu, une parcelle, quelque part par là au sud-ouest de Berzieux est appelé Bapaume (cf Google earth)
D'autre part beaucoup de villages de la région de Berzieux se nomment "Somme" : Somme-Suippes, Somme-Tourbe, Somme-Bionne...
Mais dans la région de Berzieux (comme dans celle de Bapaume d'ailleurs), il ne pousse pas de vigne.
Peu importe au fond,  toutes les collines, crêtes, ravins, buttes...  se trouvant sur le front, de la Belgique à la Suisse, firent l'objet de combats acharnés.
J'en ai trouvé une en Champagne, entre Montmirail et Châlons qui pourrait (virtuellement, bien sûr...) faire l'affaire...

Sur cette butte là y'avait pas d'gigolettes

Pas de marlous ni de beaux muscadins.
Ah c'était loin du Moulin d'la Galette,
Et de Paname qu'est le roi des patelins.
C'qu'elle en a bu du bon sang cette terre,
Sang d'ouvriers et sang de paysans,
Car les bandits qui sont cause des guerres
N'en meurent jamais, on n'tue qu'les innocents !

La butte rouge, c'est son nom, l'baptême s'fit un matin

Où tous ceux qui grimpaient roulaient dans le ravin.

Aujourd'hui y'a des vignes, il y pousse du raisin,
Qui boira d'ce vin là, boira l'sang des copains.

Sur cette butte là on n'y f'sait pas la noce

Comme à Montmartre où l'champagne coule à flots,

Mais les pauvr's gars qu'avaient laissé des gosses
Y f'saient entendre de terribles sanglots ...
C'qu'elle en a bu des larmes cette terre,
Larmes d'ouvriers et larmes de paysans
Car les bandits qui sont cause des guerres

Ne pleurent jamais, car ce sont des tyrans !
La butte rouge, c'est son nom, l'baptême s'fit un matin

Où tous ceux qui grimpaient roulaient dans le ravin.

Aujourd'hui y'a des vignes, il y pousse du raisin,
Qui boit de ce vin là, boit les larmes des copains.

Sur cette butte là, on y r'fait des vendanges,

On y entend des cris et des chansons :

Filles et gars doucement qui échangent
Des mots d'amour qui donnent le frisson.
Peuvent-ils songer, dans leurs folles étreintes,
Qu'à cet endroit où s'échangent leurs baisers,
J'ai entendu la nuit monter des plaintes
Et j'y ai vu des gars au crâne brisé !

La butte rouge, c'est son nom, l'baptême s'fit un matin

Où tous ceux qui grimpaient roulaient dans le ravin.

Aujourd'hui y'a des vignes, il y pousse du raisin.
Mais moi j'y vois des croix portant l'nom des copains ...

Paroles : Montéhus

Musique : Georges Krier
Pour ma part, j'aime bien la version de Leny Escudéro.

Ma randonnée n'est pas terminée (et oui, 340 kilomètres, c'est pas rien !...), un troisième épisode, sur les champs de bataille, viendra la clore dans les jours qui viennent...
(A suivre, donc...)

2 commentaires:

  1. Je te suis dans tes pérégrinations (pèlerinage?) sur les traces des poilus avec attention! C'est passionnant!!! Mais tu n'aurais posté le tome II et le tome III en même temps? Comment on suit, nous, hein?
    Sinon, il est vrai que cette chanson de la butte rouge raisonne d'une façons particulière, à la lecture de ta prose: mais quel qu'en soit l'interprète, elle m'a toujours chanté d'une façon particulière à l'oreille! Bon, allez, j'attaque le troisième tome!

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  2. Non, non il y a eu un délai d'au moins une journée entre les deux messages.

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