1959

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mercredi 23 mars 2016

VIVE LE VELO ! Anquetil à la Une de Miroir du cyclisme ! 1966 (1)

Mars 1966, voici exactement 50 ans, Miroir du Cyclisme consacrait un numéro à la gloire du... vélo.
 Jacques Anquetil partageait la une de ce numéro avec un prolo, devant un atelier apparemment.
Et ce numéro 69 de la "revue mondiale du cyclisme" mérite vraiment que l'on s'y arrête.
 On y trouve quelques belles plumes et quelques articles qui sont encore d'actualité aujourd'hui.
En ce qui me concerne, en 1966 , je ne lisais pas encore le Miroir mais je faisais déjà des courses de vélo comme je l'ai raconté dans un vieil article sur mon blog précédent : Mon vélo Louison Bobet

Pour ce numéro très spécial, bien sûr, Pellos ouvrait la marche.
Rien de nouveau sous le soleil... Le vélo : un sport de gamin et un sport de vieux, un sport de vieux gamins, de petits et de vieux galopins. L'idée me plait assez.
 Sous ce tableau de Fernand Léger, Maurice Vidal éditorialise à propos de : 


C'est donc un numéro qui célèbre la gloire du vélo que nous allons feuilleter ici. 
 C'est un grand cycliste qui lance le sprint, de loin... un cycliste inflexible, irréductible ! Qu'on le juge sur paroles.
 "Le progrès mécanique aurait dû s'arrêter à elle, c'est-à-dire à la bicyclette, cette amie, unique, de l'homme. Mais qui donc est l'ennemi ?

Le moteur qui engendre l'immobilisme, cause de tous les maux dont souffrent les humains.

Au rythme où les uns et les autres s'entassent, s'empilent, s'insèrent dans les véhicules dont ils deviennent les prisonniers,

... à la lumière tragique des faits concrétisés par une liste hebdomadaire des tués sur les routes,

... au regard de l'incompréhension des usagers dont le plaisir est de rouler à la queue-leu-leu dans le relent des tuyaux d'échappement,

... compte tenu, enfin, que, par ailleurs, l'hom­me, au labeur comme au repos, n'a plus qu'un seul geste à accomplir pour que tout fonctionne : appuyer sur un bouton,

... il est à penser qu'en l'an 2000 il n'y aura plus, ici bas, que des têtards, jambes et bras étant devenus inutiles, car l'on aura même remplacé le bouton par une « onde ». Il suffira d'y songer.

Aujourd'hui, il n'est déjà plus besoin de pou­mons, de cœur/ de foie, pour les immobilistes qui ne dorment qu'à la poussée lente du tranquilli­sant et n'agissent qu'à la secousse d'un excitant doping.

Très bien, dites-vous... Mais voyez-vous tout le monde à bicyclette ?

Oui Monsieur, oui Madame, oui Mademoiselle, oui mon petit, oui vous, oui moi.

D'abord il n'y aurait plus d'encombrement sur les routes, dans les rues, l'atmosphère serait pure, les perspectives de nos villes et de nos campa­gnes ne seraient plus endiguées de tôles sans joie, le calme régnerait et la maladie n'aurait pas telle­ment cours, car chacun gagnerait d'abord le droit d'avoir faim pour manger.

Ensuite, bien des budgets familiaux s'équilibre­raient qui sont à la traîne avec trop de notes à payer.

L'usage courant et rationnel de la bicyclette, permet au corps de compenser utilement et éco­nomiquement ce qui lui manque en activité phy­sique.

Il permet au cerveau de s'alimenter de pensées, à l'esprit de les exprimer, de s'extérioriser, de voyager. Le tout couronné par un sentiment de liberté indécouvrable autrement.

J'ai couru à vélo, beaucoup plus qu'on croit parce que cela remonte loin. Il me semblait alors lue là résidait l'idéal. Ce n'était vrai qu'en partie.

Lorsque j'eus à assurer la responsabilité fédérale , c'est-à-dire les autres, la fédération (de l'épo­que) retira ma licence d'indépendant. Je crus à ma fin du monde.

Je me jetai alors frénétiquement dans le cyclo­tourisme à longue portée. J'ai dit : frénétique­ment. Il fut des années où je ne descendis pas de vélo, où je ne pris pas le train/ ni l'auto, ni l'avion, ni le bus, ni le métro.

Les plus infinies jouissances je pèse mes mots me furent offertes au fil de ces matins, de ces soirs, de ces jours, de ces semaines, de ces ans, de ces lustres, de ce demi-siècle bien franchi durant lesquels je grimpai à tous les grands cols, longeai toutes les mers, me prosternant devant un coucher de soleil, la vue d'un glacier ou d'un désertique plateau, peut-être aussi, le va et vient d'une fourmilière ou la poussée d'une fleur dans un alpage.

Je roulai jusqu'aux antipodes.

Et aujourd'hui, je fais le point.
 Pour avoir écouté le docteur Ruffier, pour l'avoir suivi aveuglément au sortir de la guerre de 14-18 durant laquelle bien forcé j'avais baigné dans le sang, la boue, la mitraille et le malheur, il m'apparaît que par le vélo, j'ai effacé toute séquelle de cette pernicieuse aventure.

Et qui mieux est ! Au moment où beaucoup se reposent, se lèvent mal, se plaignent, ont perdu toute illusion, toute croyance, tout goût pour la beauté et le travail, je crois encore à tout.

Le docteur Ruffier m'avait tracé ma ligne de vie, aussi bien celle de jeune coureur à l'emploi du temps codifié, que celui du libre cyclotouriste dont les possibilités deviennent incalculables au fil des kilomètres.

Peu de temps avant de mourir, le docteur Ruf­fier, frisant les 90 ans, m'avait encore conseillé
- Faites chaque jour du vélo, sans omettre l'entretien de l'amplitude pulmonaire au moyen d'exercices respiratoires nombreux et journaliers, même à vélo, en lâchant ou non le guidon. Faites un quart d'heure de culture physique en souplesse mais rapidement menée. Marchez aussi beaucoup. Mais par-dessus tout, allez à vélo, c'est le seul moyen d'assurer au corps une irrigation sanguine appropriée et d'armer vos organes contre les vicissitudes de l'existence.

Cher Docteur !!!"
 C'est du lourd, ça ! Non ? Pour ma part, ça me va... bien sûr.
 On retrouve ici un grand nom du cyclotourisme et de la promotion du vélo : le Dr Ruffier. Je l'avoue bien humblement, je ne le connaissais pas. Pourtant, il semble avoir eu quelque renommée voici un demi-siècle et plus ce cher docteur. James Edward Ruffier, né en 1875, mort en 1964, a encore des émules puisque les adeptes de Fédération européenne de culture physique fondamentale s'inspire toujours de ses enseignements.

Si l'histoire du cyclisme est jalonné des noms des grands champions, et des moins grands, l'histoire du cyclotourisme possède également ses héros, ses hérauts. Ainsi, de Paul de Vivie, alias Vélocio, au début du XXème siècle que l'on célébrera le prochain week-end pascal à Gigondas pour la prochaine concentration Pâques en Provence, jusqu'à Patrick Plaine, le cyclotourisme stakhanoviste qui accumula près de deux millions de kilomètres  à la fin du XXème et au début du XXIème siècle, les exemples ne manquent pas. J'ai parfois l'occasion d'en évoquer d'autres sur ce blog.
L'invité suivant de ce numéro 69 du MdC est le Docteur Ruffier lui-même. Décédé quelques mois plus tôt, la revue reprend un extrait de son dernier ouvrage : "Pour bien vous porter, faites de la bicyclette,  cet ouvrage posthume a été placé sous le patronage de la Fédération Française de cyclisme".
L'article est introduit ainsi :  
"Le Dr James E. Ruffier fut, durant toute sa vie, un propagandiste fervent de la bicyclette et du cyclisme. Pratiquant de toujours, il étaya son enthousiasme sur une parfaite connaissance du sujet et des données scientifiques vérifiées depuis. Voici quelques extraits de son dernier livre (...)" 

Après un bref rappel de l'évolution de la divine machine du célérifère au Grand-bi en passant par la draisienne. Il nous raconte son expérience de la bicyclette depuis son plus jeune âge. 


"(...)Tout enfant, j'ai connu cette rapide évolution de la bicyclette à Hastings, plage anglaise ; je m'essayais sur des engins extraordinairement compliqués mais qui, manoeuvres des pieds et des mains, roulaient en cahotant par les allées du Park municipal. J'y pris quelques bûches, ce dont ma mère ne s'inquiéta pas tant elle était persuadée que plaies et bosses sont utiles aux garçons. J'assistai aussi à quelques courses de « Grand-Bi » disputées âprement sur l'incomparable gazon britannique.

Un peu plus tard, en 1887, je trou­vai à Asnières un jeune serrurier-mécanicien qui louait des bicyclettes. Il tenait déjà la vélocipédie naissante pour un filon industriel d'avenir. Je le retrouvai quarante ans plus tard, toujours à Asnières, à la tête d'une grande usine automobile. Il s'appe­lait Chenard. Un jour, le rencontrant, je crus bon de le féliciter de son allè­gre ascension sur l'échelle sociale. Ce rappel de sa condition première le vexa. Il fit mine de ne rien compren­dre de ce que je lui disais et se déroba à ma conversation que j'aurais voulu cordiale. Où l'amour-propre va-t-il se nicher ?

Je désirais pourtant le remercier du service qu'il m'avait rendu, en 1889, en me louant pour un mois, et contre 20 francs, une bicyclette Securitas, a corps droit, à roues cerclées de caoutchouc creux, à billes partout, même aux pédales (!) et qui devait bien peser 15 kilos. Sur cet engin, déjà utilisé par les facteurs, les pompiers et les estafettes militaires, j'entrepris des promenades quotidiennes autour d'Argenteuil où mes parents habitaient. Enghien, Sannois, Sartrouville, Bezons me virent soulever la curiosité publique et m'échapper à la poursuite enragée des chiens. J'étais costaud et curieux ; j'allais de plus en plus loin. Je résolus de visiter Chevreuse, village qu'on disait pittoresque, en pleine fo­rêt de Rambouillet. Muni de la carte routière Neal — la première du genre — et d'un petit pécule, je partis de bon matin ; je passai par Bougival, Le Chesnay, Versailles, Port-Royal, Dampierre, les Vaux de Cernay. Mes yeux plongeant dans les vallons suc­cessifs, mesurant la pente des cotes à gravir, le joyeux tourbillonnement de mes pieds dans les descentes, les clochers pointant au milieu des vil­lages fleuris. Quel beau voyage ! Que de découvertes ! Mon vélo développait 5 mètres, en pignon fixe naturelle­ment : roue libre et dérailleur étant alors inconnus. Néanmoins, je ne fis les honneurs du pied à aucune des fameuses côtes qui depuis ont motivé la renommée sportive de la vallée de Chevreuse. J'avais quarante-cinq kilo­mètres dans les jambes lorsque, pris de fringale, je pus m'attabler à l'hô­tel-restaurant du Grand Courrier, si­tué dans la Grand-Rue de Chevreuse. Il y est encore, mais assez modifié. Ce jour-là, le patron m'accueillit cordialement, m'installa, prévint sa femme, à la cuisine, qu'un jeune vélocipédiste demandait a manger et qu'il avait grand faim. Tout m'est resté nettement dans la mémoire, les hors-d'oeuvre, saucisson, radis, ga­lantine, beurre, le gigot tendre et cuit à point, servi largement (deux tranches), haricots verts, fromage au choix, pâtisseries, fruits, vin frais à discrétion, café, pousse-café ; note : un franc cinquante centimes ! Et tout en dévorant cette magnifique pitance, le récit que je dus faire au patron, à la patronne et à l'assistance. Quelle gloire à savourer pour un gamin de quatorze ans. Repu et content, je m'en retournais à Asnières ; j'y mis moins de temps qu'à l'aller, n'ayant plus à me renseigner du chemin à prendre sur la carte ni auprès des villageois. Possédé déjà par le démon sportif, je regrettais seulement de n'avoir pas atteint 100 kilomètres dans ma journée ; cela aurait mieux sonné que 90.

J'avais encore quinze jours de va­cances devant moi. Je les passai à rouler sur ma Securitas. à la dé­monter pièpe par pièce, à la re­monter, à la régler. Puis il fallut ren­trer à Sainte-Croix-de-Neuilly, et comme pensionnaire. Je n'eus plus qu'un dimanche sur quatre où je pouvais trouver une bicyclette chez Chenard. J'en profitais le plus possi­ble, allant jusqu'à Chantilly, Pontoise, Meaux, Meulan. Deux ou trois cama­rades de collège sur huit cents que nous étions faisaient du vélocipède. C'était un grand sujet de causerie.

L'expansion rapide de cet étonnant moyen de transport émerveillait grands et petits. Des noms de cou­reurs illustres : Terront, Mils, Jiel-Laval, Cassignard, Charron, Zimmer-mann se partageaient nos préférences. J'avais plus le désir d'un beau vélo que de passer mon bachot : mais les deux objets étaient liés, j'entends que le vélo m'était promis si je réussissais au bachot. Grâce à la version latine et à la composition française, j'obtins sans grand-peine la peau d'âne des « lettres » ; et je pus me choisir une bicyclette au goût du jour.

Pendant ces trois années d'attente, le vélo s'était bien perfectionné. L'élan avait été donné par les courses, notamment Bordeaux-Paris et Paris-Brest et retour. Le pneu avait été inventé par Dunlop, amélioré par Mi­chelin ; le cadre avait pris forme, de­venant pentagonal, sous le nom de cadre Humber ; on pouvait avoir des vélos de course de 10 kilos et même moins. Le bon vélo courant, tout équipé, ne pesait que 12 kilos. Mon premier vélo fut donc une La Fran­çaise, à cadre Humber, pourvue de pneus Continental démontables, mon­tés sur des jantes en mince tôle d'acier pesant 400 grammes, à peu près ce que pèsent actuellement les jantes en métal léger. Elle coûta 800 francs (40 louis) à mon père, ce qui équivaudrait à 1.600 nouveaux francs ou 160.000 anciens. Ce n'était pas à la portée de toutes les bourses. La vélocipédie était un sport chic ; elle ne se démocratisa que vers 1904 quand l'auto commença à s'imposer comme un signe de bonne situation économique. Le temps a passé ; des légendes sont devenues lieux com­muns. On ne parle des bicyclettes de la « belle époque » que pour affirmer qu'elles pesaient 20 kilos et ne rou­laient qu'à 10 ou 12 kilomètres-heure !

A la vérité, la bicyclette ne se fa­briquait pas en grande série ; elle était l'affaire de petites usines et d'ar­tisans de grande classe, tels les Herse, Routens, Moire et autres de nos jours. Pour mes grandes vacances de ba­chelier, mon père m'envoya avec ma La Française à Sallanches, en Haute-Savoie, pour y excursionner à mon gré. Je découvris la montagne et les joies physiques et intellectuelles qu'elle peut dispenser à ceux qui la parcou­rent en tous sens sur une fragile bi­cyclette. J'acquis là un bon coup de pédale de montagnard. Avec mon dé­veloppement unique de 5 mètres, je montais à Chamonix ou à Megève en tenant un bon 10 kilomètres-heure et dévalant à 35 et même 40 à la cadence d'environ 110 à 125 tours-minute, ce qui n'a rien d'excessif po\ir quiconque sait pédaler en souplesse, avec mani­velles relativement courtes.

Revenu à Argenteuil et devenu étu­diant, je fis partie de la Société Vélo-cipédique d'Argenteuil, qui comportait une cinquantaine de membres, jeunes bourgeois assez « bien de chez eux ». qui, sous la direction de leur capi­taine de route, faisaient de grandes excursions dominicales, conduisant toujours à un hôtel situé à quelque cent kilomètres, à Vernon, Compiègne, Malesherbes, et où la cuisine était copieuse. En fait d'admiration du paysage, « on se tirait la bourre fa­rouchement », aussi acharnés à dé­coller les copains qu'aujourd'hui les automobilistes à dépasser toute voi­ture qu'ils rencontrent sur leur che­min.

D'autre part, en fait d'études mé­dicales, je m'occupais surtout de m'entraîner à vélo ; tours de Long-champ, au bois de Boulogne et dures excursions sur la route de Versailles et ses prolongements, sur les routes de Chantilly, Malesherbes, Etampes, Beauvais, Coulommiers ; je me met­tais en forme. Il en résulta que je fus honteusement recalé à mon premier examen d'anatomie et que je ga­gnais brillamment, sur la route de Versailles à Choisy-le-Roi, le premier Championnat des Etudiants en Méde­cine. D'autres succès secondaires af­fermirent ma passion sportive. Appelé alors « sous les drapeaux », j'emme­nai ma bicyclette d'abord au Havre où je pus m'en servir un peu, puis à Grenoble où elle me fut très utile. Faisant fonction de médecin auxiliaire au 14- Chasseurs Alpins — ce qui consistait à peu près à ne rien faire — je parcourus tous les environs de la capitale des Alpes, Bourg d'Oisans, Mens, la Chartreuse, le Vercors.

Libéré de mes dix mois de service militaire, je vins reprendre au quar­tier Latin ma vie de brasserie et de coureur cycliste amateur. Assidu de la piste en terre battue établie au Champ de Mars, puis de la coquette Piste Municipale, j'acquis une petite notoriété sportive en gagnant pour la deuxième fois le Championnat des Etudiants en Médecine et quelques courses, telles Orléans-Blois-Orléans.

Paris-Meaux-Paris, et enfin en éta­blissant sur piste, en 1 minute 14 se­condes, le record amateur du kilomè­tre lancé, ce qui n'était alors qu'à une seconde du record du monde.

Puis mon père, dont les affaires allaient mal, me mit en demeure de passer mes examens sous peine de me voir couper les vivres. J'avais perdu l'habitude d'étudier. Le besoin de manger à ma faim m'obligea à m'y remettre, de sorte que je pus trouver gite et couvert à l'Internat de l'Hôtel-Dieu d'Orléans. Je passai là deux ans de grand travail, rattrapant tout le temps perdu à jouer au bohème péda­lant. Il me restait tout de même quel­ques heures par jour pour mener par les plates Beauce et Sologne ma frin­gante et nerveuse Triumph. Après la montagne couronnée de neiges éter­nelles, la plaine aux blés frémissant sous le vent ; après le développement de 5 m 20, le puissant 6 m 60 ! Tous les samedis à midi, départ à vélo pour Argenteuil où j'allais voir mes pa­rents ; retour le lundi pour reprendre mon service d'interne à 2 heures. Je menais de front mes activités intel­lectuelles et physiques, me faisant la preuve que cela pouvait se faire ; ce qui m'engagea à me cpnduire de même tout le reste de ma vie.

Mon diplôme de médecin conquis, je m'installai à Argenteuil, auprès de mes parents. Ma bicyclette, puis un beau tricycle Humber me servirent à « faire mes visites » plus facilement et plus rapidement que mes confrères encore contraints à rouler en calèche ou berline. Après m'être assuré que le cyclisme lui plairait, je choisis celle qui devait être l'aimante et dévouée compagne de toute ma vie. Ce fut dès lors à tandem que je passai loisirs et vacances. Bien que le « vélo à deux places » fût tombé en désuétude pour ne reprendre vogue qu'après la guerre 1914-1918, nous roulâmes sur cet in­solite engin par Normandie, Bretagne, Vendée, Touraine, Bourgogne, Dau-phiné, Savoie. Hautes et Basses-Alpes, Provence, côte d'Azur. Le léger tan­dem Abingdon et la vaillance de mon équipière me permirent pendant vingt ans ces prouesses cyclotouristiques.

Puis le « Club des Ancêtres », réu­nion des vieux mordus du vélo, me compta parmi ses membres et me fournit l'occasion de participer à des courses de vétérans sévères et fré­quentes. Un peu plus tard, Cannes et ses environs, de Menton à Marseille et de Grasse jusqu'en haute Provence m'offrirent un magnifique champ d'excursions et randonnées. Pendant l'occupation, jusqu'à 1943, je fis par­tie du « Club des Douze », qui per­mettait à une centaine de jeunes hommes de se distraire des tristesses du temps en courant à bicyclette. Malgré mes soixante ans passés, je me classai assez honorablement dans quelques-unes de ces courses ; j'en gagnai même une belle « contre la montre ». Enfin, rentré à Paris encore occupé, je repris ma bicyclette pour assurer le ravitaillement et le tandem pour emmener ma femme au Bois, à Chevreuse ou à quelque autre coin champêtre. Après la Libération, je re­pris mes promenades solitaires, l'en­traînement au Bois trois fois par se­maine, mes longues promenades du dimanche. Enfin, revenu définitive­ment à Cannes, en tant que médecin retraité, je reste cyclotouriste impéni­tent, familier du Tour de l'Esterel, de la montée à Grasse, d'expéditions à droite et à gauche de la route Na­poléon, de l'aller et retour à Monte-Carlo par des itinéraires variés.

Cette fidélité à la bicyclette me classe parmi les plus riches accumu­lateurs de kilomètres à vélo, car à la dose de 20.000 kilomètres par an, cela donne un million de kilomètres parcourus ; encore faut-il ajouter ce que j'ai parcouru en fin de carrière, de 1939 à 1962 : ce qui doit bien faire 200.000 kilomètres de plus.

Je ne donne pas ce curriculum de ma pratique de la bicyclette pour en tirer vanité ; ce n'est qu'une sorte de référence que je donne aux lecteurs de ce livre pour les persuader que les opinions que j'y émets et les conseils que j'y donne sont d'un homme qui connaît ce dont il parle.»
Voici donc une belle leçon de cyclisme du XIXème siècle ! Pour continuer à feuilleter notre beau magazine, nous avons rendez-vous avec un autre grand cyclotouriste : Jacques Faizant.
 Et même des tandemistes donc... Il livre aussi des articles plein d'humour même si tout est, presque, dit dans le dessin.


LES COUREURS ET NOUS
Jacques Faizant, humoriste de talent, à qui  nous devons tant de vieilles dames attendrissantes et de marins en goguette, est aussi un fervent de la bicyclette. II ne se veut ni Anquetil, ni un « rigolo qui va aux pâque­rettes ». Les plus longues randonnées ne l'ef­frayent pas et il estime qu'entre cyclistes tout n'est qu'affaire de vocabulaire...
"L'AMUSANTE querelle familiale des « cyclo-sportifs » et des cyclotouristes dits « con­templatifs », qui agite depuis fort long­temps les milieux cyclotouristiques s'était, jus­qu'à présent, cantonnée dans les revues spécia­lisées et, hélas, quasi confidentielles. Grâce au Miroir du Cyclisme le cyclotourisme acquiert, enfin, droit de cité dans la grande presse et, du même coup, les frères ennemis portent leur débat sur la place publique, ce qui ne laisse pas d'éton­ner ceux qui pensaient que le vélo, s'il raffer­missait le caractère, adoucissait les mœurs.
De quoi  s'agit-il ?
Les « contemplatifs » et les « sportifs » se lancent leurs cyclismes à la tête. Les premiers légitimement ulcérés d'être considérés comme des dinosaures attardés, des traîne-patins et des cueilleurs de pâquerettes, voudraient bien que l'on reconnaisse qu'ils font souvent de sévères randonnées, parfois d'excellentes performances et toujours du sport, dès l'instant où ils font sé­rieusement du cyclisme. Le « contemplatif », quand il monte un col alpestre (serait-ce avec 30x18) est persuadé, à juste titre, qu'il pra­tique un sport, même si son temps n'est pas homologué, même s'il prend des photos en cours de route et même s'il lui arrive de s'allonger un instant dans l'herbe, sous le prétexte fallacieux de chercher son bouchon de valve. Il a raison.
Le « cyclosportif », lui, le nez dans le cintre et l'œil sur le chrono, roule de nuit et de jour, cale-pieds serrés, à la poursuite d'un temps, d'un brevet, d'une médaille ou d'une victoire sur lui-même. Il trouve tout à fait péjorative l'étiquette de « touriste » qui s'attache à sa roue du seul fait qu'il n'est pas « coureur cycliste ». Il n'a pas tort.
L'un et l'autre sont cependant, uniquement et avant tout des cyclistes qui pratiquent l'un ou l'autre des sports du cyclisme. Ils ont le même amour fanatique de la bicyclette et se retrouvent au coude-à-coude pour la défendre quand, d'aven­ture, elle est mise en accusation par les cyclo-phobes.
Il apparaît donc que ce qui sème la zizanie chez ces braves n'est rien de plus que le mot « tourisme » dont il faut bien reconnaître qu'il affadit quelque peu la notion du sport cycliste qu'il définit.
« II m'arrive d'être gêné par le mot « tou­risme » accolé à notre cyclisme. » Ce n'est pas moi qui dit cela. C'est M. Ch. Antonin, en 1947, lorsqu'il était président de la Fédération Fran­çaise de Cyclotourisme. Je sais toute l'indélica­tesse qu'il y a à séparer une phrase de son contexte mais, faites-moi confiance, le contexte n'est pas loin du sens général de ces lignes écrites   dix-neuf  ans   plus   tard.   Apparemment, cela ne s'est pas arrangé entre temps.
Il est remarquable (et désolant) que les sports du cyclisme soient les seuls qui s'accompagnent officiellement du mot « tourisme ». L'alpiniste n'apprécie pas moins que nous les beautés du site et les splendeurs du paysage. Est-il alpino-touriste pour autant ? Et le skieur de fond, skiotouriste ? Certains journaux profanes, égarés par l'assonance, nous traitent parfois de « cy­clomotoristes » quand ce n'est pas de « tou­ristes-routiers » avatars qui n'arrivent jamais aux sportifs des autres disciplines, mais qui laissent les nôtres un tant soit peu vexés.
Ne serait-il pas plus simple de nous considérer tous comme des cyclistes, appellation qui ne souf­fre pas d'équivoque, que nous chassions la mé­daille d'or ou le cloître du XVIIIe.
On s'inquiétera peut-être de la manière dont se ferait, alors, la discrimination nécessaire entre les « coureurs » et nous. Je ne vois pas où serait la difficulté. Les cyclotouristes et cyclosportifs n'ont jamais été, que l'on sache, confondus avec les champions, encore que les enfants crient vo­lontiers « Vas-y Bobet ! » sur leur passage. Mais il s'agit là d'enthousiasme juvénile et les connais­seurs ne s'y trompent pas. Les skieurs ordinaires s'aventurent sur les pistes sans avoir le com­plexe paralysant d'être pris pour J.-C. Killy. Ce qui n'arrive d'ailleurs jamais.
Sur le plan officiel, les cyclistes de compéti­tion sont groupés au sein de la Fédération Fran­çaise de Cyclisme où nous n'avons rien à faire. Pour nous, imaginons que notre F.F.C.T. transforme son titre (et non ses buts ni ses règlements) en Fédération Française des Sports Cyclistes, cela ne voudrait-il pas mieux dire ce que ça dit ?
Il ne s'agirait que de changer un mot. C'est peu et c'est beaucoup. Essayez donc d'appeler « cavalotouristes » les cavaliers qui font de la randonnée. Vous verrez comme ils seront contents !
Je sais bien que, si nous voulons faire par­tager notre conviction que le cyclisme est une religion, il n'est pas malhabile d'y laisser subsis­ter des schismes. Mais, en ces temps où l'union fait plus que jamais la force, il peut être maladroit d'y perpétuer des divisions artificielles qui ne reposent que sur des questions de termi­nologie.
Nous n'irons pas jusqu'à demander que tous les cyclistes du monde veuillent bien se donner la main, car, outre le côté grandiloquent de la chose c'est sûrement interdit par le code de la route. Mais qu'ils veuillent bien seulement se donner le mot.
Et les sports cyclistes, tous les sports cyclistes auront peut-être, enfin, le vent dans le dos."
L'antagonisme, pour ne pas dire plus, entre coureurs, cyclosportifs et cyclotouristes existe toujours. Et je n eparle même pas des "vélotafeurs", des "vélo-vintageurs", des cyclistes des villes...
Autre plume du Figaro, Paul Guth, rend hommage à la bicyclette comme moyen de locomation.
 
L'UNION nationale des deux-roues pousse un cri d'alarme. Elle déplore « un réel mépris à l'égard de la bicyclette, d'où une certaine carence pour protéger sort usage et pour mettre fin a l'anxiété grandissante des mères de famille vis-à-vis des jeunes, des adultes ou des anciens qui se servent de ce mode de locomotion par nécessité, par hygiène ou par conviction pour leurs déplacements de travail ou de loisir ». Elle me prie, ainsi que ses autres adeptes convaincus, d'exprimer mon opinion sur un Livre d'or de la bicyclette que l'on remettra aux pouvoirs publics et à la presse.
La bicyclette, aujourd'hui ravalée au rang de l'âne des transports, est une des plus extraordinaires inventions humaines, Jacques Faizant vous l'a dit avant moi. Elle est le seul mode de locomotion qui permet à l'homme d'être son propre moteur. Assis entre ses deux roues comme entre deux planètes, le cycliste prend conscience de sa force en mesurant ses limites. Il va beaucoup plus vite que le piéton. Mais il ne peut pas en concevoir de l'orgueil ni se griser de sa liberté. Il paie de sa sueur toute accélération de vitesse, toute extension de son parcours.
A l'âge d'or de la bicyclette, les médecins et les journaux la considéraient comme une panacée. Elle activait la respiration. Elle oxygénait le sang. Elle développait les muscles. Elle terrassait la tuberculose. Elle encourageait l'esprit d'entreprise. Elle libé­rait la femme, presque trop, gémissaient les fâcheux, louchant sur sa jupe-culotte. Adorée, encensée, la petite reine trouvait son épopée dans « Les Copains », de Jules Romains, Iliade de l'amitié.
Les chefs-d'oeuvre et les vins révèlent leurs même de la  bicyclette. Elle apparaît aujourd'hui mobile. La bicyclette est une des rares inventions est pas de même de l'aviation, qui sert la guerre, blindé. L'automobile développe la démesure, que péché mortel capital et que les dieux punissaient ves de leur passion de dominer, qui écrasent les
vertus en vieillissant. Il en est de comme l'antidote moral de l'auto-qui ne servent qu'au bien. Il n'en
, ni de l'automobile, qui enfanta le les Grecs considéraient comme le
de mort. Elle fait des tyrans, escla-autres. Elle élève sur le trône de la vitesse les plus faibles, qui se vengent de leur impuissance en disposant d'une force mécanique sans commune mesure avec leur infirmité. Comme au temps d'Es­chyle les dieux punissent ces despotes. Sur les routes, transformées en champs de bataille, ils deviennent des milliers de morts.
Les pouvoirs publics se déclarent désarmés. Que ne se tournent-ils vers la bicy­clette ? Face aux Hitler de l'automobile, elle fait des hommes libres. Elle «xerce l'humilité autant que les mollets. Elle donne à l'homme le sens du possible et du mérite en lui faisant payer chaque victoire d'un surcroît d'effort. Face à la civilisa­tion mécanique, génératrice de robots, elle stimule l'initiative. L'automobile encou­rage l'apathie musculaire. Elle transforme ses adeptes en hommes-troncs transportés, à la vitesse de l'éclair, sur des chars de guerre qui sèment la mort. La bicyclette exerce les muscles et fabrique des hommes forts, équilibrés et sages, comme tous ceux qui possèdent la vraie force.
A toutes ces vertus il s'en ajoute une autre, qui devrait faire dresser l'oreille aux pouvoirs publics. « S'il advenait que certains cyclistes se découragent et se ser­vent d'un véhicule à quatre roues, la circulation et le stationnement dans toutes les villes et sur toutes les routes deviendraient assurément encore plus difficiles », déclare l'Union nationale des deux-roues.
Aux embouteillages causés par l'automobile, qui frapperont bientôt nos villes de paralysie totale, la bicyclette apporte son remède. Circulez i bicyclette : vous renforcerez votre santé et vous rendrez à la circulation sa fluidité, tout en suppri­mant la pollution atmosphérique, due en grande partie aux gaz d'échappement des moteurs et qui rendront bientôt la vie impossible dans les grandes villes.
L'humble bicyclette se venge aussi, comme récemment à New York, dans tout autre cas de paralysie de la civilisation mécanique, notamment pendant les grèves des transports. Considérée comme la panacée de la Belle Epoque, elle sera, si on veut la comprendre, celle du siècle de l'atome.

                                                    A SUIVRE...

3 commentaires:

  1. J'attends avec impatience la suite ! Bravo et merci ! Magnifique photo de couverture. Tu parles de "prolo", ouvrier mécano sans doute. Je crois me souvenir que le Miroir du cyclisme appartenait au même groupe que l'Huma...

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  2. Merci pour ton commentaire. Et en effet, Miroir du cyclisme était dans la "mouvance" du Parti communiste français. D'ailleurs quelques-uns de ses journalistes étaient militants, et même dirigeants, du PCF. Ce qui ne les empêchait pas d'accueillir des auteurs et dessinateurs "réactionnaires". C'était vraiment une autre époque où l'on pouvait parler de presse d'opinion, même en matière de sport. Autres temps...

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  3. Formidable panégyrique à la gloire du vélo de René Chesal !

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