1959

1959

lundi 3 février 2014

CAVANNA est mort.

Longtemps, j'ai lu Charlie Hebdo. Un peu celui de la première période, celle du Professeur Choron.
Et beaucoup celui de la deuxième période, qui succéda, si mes souvenirs sont bons, à la Grosse Bertha avant de reprendre le nom de Charlie Hebdo.
J'aimais bien lire les chroniques (Je ne parle même pas des dessins de Riss, Charb, Cabu et les autres) de Dédé la Science (André Langanney), d'Oncle Bernard, la zone de Siné (BIEN SÛR !), les critiques littéraires de Fajardie et le billet de Cavanna.
Et puis j'ai arrêté de m'abonner, puis de l'acheter.
Pourtant, j'ai retrouvé ce texte de Cavanna (J'en ai gardé une photocopie... alors que j'ai jeté lors d'un déménagement toute ma collection de Charlie !), paru dans le Charlie Hebdo du mercredi 11 août 1993. A défaut d'un texte de Cavanna qui parlerait du vélo, en voici un qui parle d'école.
« L’ÉCOLE doit s'ouvrir sur la vie. »
Variante : « L'école doit être  l'apprentissage de la vie. »
T'en as pas marre d'entendre, de lire des conneries pareilles ? Moi, oui. Marre. Archi-marre. J'enrage. A tous les coups. Et ils sont nombreux, les coups !
Ce n'est certes pas là la seule ânerie péremptoire qu'on nous déverse dans les oreilles à micro-que-veux-tu, ce n'est pas la seule qui me fasse grincer, hélas, mais, bon, c'est celle-là qui me vient aujourd'hui sous la plume, va savoir à la suite de quelle discussion, de quelle bribe d'interview happée au hasard de la zappe, et qu'import...? Des livres ont été pondus sur le sujet, des monceaux de livres très doctes, les magazines (non, pas les « news », décidément ça m'arrache la gueule) ont élevé la chose à la hauteur d'un tradition­nel marronnier d'avant rentrée des classes... Bref, c'est la prodigieuse, l'inépuisable boule­versante découverte pédagogique de notre temps, la grande révolution dans l'enseigne­ment, l'idée fulgurante et salvatrice dont on s'étonne que la grouillante cohorte des siècles précédents ne l'ait pas eue !

Il faut croire que ça marche, puisque ça marche. Même, le croquant standard, tout content d'avoir compris, en rajoute : les asso­ciations de parents d'élèves se plaignent que l'école soit encore trop coupée de la « vie réelle »... Que veulent-ils donc ? Que l'insti­tutrice apprenne aux mômes à gratter le machin du Tac-o-tac ? A lécher une glace vanille-fram­boise ? A passer le petit balai dans la cuvette des chiottes après s'en être servi ?
« L'école, apprentissage de la vie », c'est là le type même du discours bassement démago, de la trouvaille pseudo « révolutionnaire » et «moderne» mais en même temps immédia­tement compréhensible par tout un chacun parce qu'elle éveille des échos familiers dans les petites têtes façonnées à la sagesse popu­laire. Des choses de ce tonneau : « C'est pas dans les livres et les écoles qu'on apprend, mais dans le grand livre de la Nature. » Suivent les exemples vécus : « Mon grand-père, qu'était illettré à cent pour cent, eh bien, rien qu'à regar­der le soleil couchant il vous disait le temps qu'il ferait le lendemain, mon grand-père. Et il se trompait jamais. Jamais ! Autre chose que toutes leurs météos. » Cela se passe dans le même obscur repli où se tapit la guérison par les plantes, la nostalgie du bon vieux temps et le mépris des intellos fumeux enfouis dans leurs grimoires.
Le désolant, c'est que ce genre de bavottis sénile pour piliers de bistrot, devenu mot d'ordre officiel et philosophie nationale, soit passé dans les faits, orientant impérativement les directives venues d'en haut imposées aux enseignants et chefs d'établissement.
Non, bonnes gens ! Non, non et non ! La « vie » ne s'apprend pas à l'école. L'école n'est pas là pour ça. La vie s'apprend dans la vie. Dans la famille, dans la rue, en vacances, au stade, avec les copains... L'école, c'est (ce devrait être !) le lieu où l'on apprend tout ce
qu'on n'apprendrait jamais
« dans la vie ».
L'école est (devrait être ?) un lieu à part. Un lieu sacré. Un temple, si tu veux. Le temple de la connaissance. On devrait n'y entrer qu'en laissant ses souliers dehors, je veux dire en aban­donnant de l'autre côté de la porte les idées toutes faites et ce gros bon sens, peut-être utile pour se dépatouiller dans les diverses circons­tances de la vie de tous les jours mais tout à fait insuffisant et même souvent carrément nuisible pour aborder la connaissance « par le bon bout de la raison ». On devrait, en en franchissant le seuil, oublier qu'on a une famille, oublier tout lien, toute influence de l'extérieur. Car l'école est (devrait être ?) le lieu d'une initiation. La seule initiation qui ne soit pas salamalec « ésotérique » et flatte-gogo : l'initiation à l'accès à la juste et fructueuse façon de raisonner,
Le savoir, même à un stade relativement modeste, n'est nullement une accumulation de faits, de dates, de noms, de recettes. L'école est là pour nous apprendre comment, de ce fatras, extraire les lignes directrices. L'école est (doit être ?) avant tout un lieu où l'on apprend à se servir le plus efficacement possible de son intel­ligence, où, comme le souhaitait Marcel Boll, se pratique intensément l'éducation du juge­ment. Si elle n'est pas cela, elle trahit sa mission.
Mais le « marché du travail » exige... La grande peur du chômage aiguillonne la course à la spécialisation. Les parents anxieux veulent que le gosse s'oriente vers des « débouchés », le gosse doit très tôt savoir où il veut aller, et très tôt s'y préparer. Très très tôt. Voilà l'école réduite à une espèce de pré-apprentissage. Pas de place là-dedans pour le savoir gratuit, pour la formation de « têtes bien faites », pour ce qu'avec mépris on désigne désormais sous le nom de « culture générale ».
On élague tout ce qui ne concourt pas direc­tement au métier futur, c'est-à-dire au fran­chissement des barrières que sont les successifs examens.
Or, le « grand livre de la Nature », c'est à l'école qu'on apprend à le déchiffrer, à s'élever au-dessus de l'anecdote, à ne pas se contenter de l'étonnement béat, de l'empirisme au coup par coup, à relier les observations, à les classer par catégories, à en déduire des lois générales, à, eh oui, raisonner.
Un enfant normalement constitué saurait lire et écrire à six ans, si on se donnait la peine de le lui apprendre. Il paraît que c'est interdit... Interdit-on aux mères d'apprendre à parler à leurs gniards, et ce le plus tôt possible ? Sont-elles vexées quand leur bébé tarde à émettre ses premiers mots, à faire ses premiers pas ! Qu'on en finisse donc avec cette peur de trau­matiser les jeunes cerveaux par le surmenage ! Quoi de plus navrant que ces dadais de quinze ans qui ânonnent syllabe par syllabe et sont incapables de mettre l'orthographe ? Qu'on en finisse avec ces petits enfants qu'on envoie jouer au reporter, un magnétophone sous le bras, et qui vont gravement « interviewer » le boucher du coin : « C'est quoi, m'sieur, votre métier ? Pourquoi vous avez choisi ça ? », et qui, en s'y mettant à quatre ou cinq, vont tirer de ça un « reportage » en s'efforçant d'imiter ce qu'il y a de plus plat, de plus niais, de plus terne dans le journal que lit papa.
Il y aurait beaucoup à dire, mais l'espace est limité, et puis ça se bouscule dans ma tête, tout voudrait sortir à la fois.
Je rêve d'une école telle que la rêvaient les précurseurs qui, tout au long du dix-neuvième siècle, se sont tant battus pour l'avènement de l'instruction populaire universelle. Une école où, jusqu'à l'adolescence, on ne se préoccuperait que de former des esprits pensant juste, munis d'un bagage solide de connaissances générales, sans se soucier de spécialisation, remettant l'orientation vers le métier à l'après-scolarité obligatoire. En somme, ce qu'ont pas trop mal réalisé, en leur temps, pour l'enseignement primaire, le certificat d'études et le brevet élémentaire. Ce qui n'interdisait nulle­ment de repérer les aptitudes particulières et de les encourager.
Bon, on arrête, v'là que je frôle la nostalgie."
Vingt ans après, il est (presque ?) d'actualité, cet article, non ?
Si le premier dessin de Riss illustrait l'article de 1993, le deuxième est extrait du petit livre "J'aime pas l'école"...

3 commentaires:

  1. C'est vrai qu'on a l'impression que le texte pourrait avoir été écrit aujourd'hui!!!
    Il avait l'art de manier le verbe et de détruire (argumentation à l'appui), tout ce qui représente notre société moderne, que ce soit en terme d'institutions, de tolérance, de religion,...
    Un grand qui va manquer.

    RépondreSupprimer
  2. Bonjour,

    Merci de rendre hommage à ce grand écrivain que j'eus le bonheur de connaître.
    Il parla du Tour de France dans un petit livre de jeunesse, et notamment, des empoignades entre Bartali et Coppi envisagées de la colonie italienne de Nogent-sur-Marne.
    Mais il savait parler de tout sujet avec talent et intelligence.
    Cela "nous" fait du bien mais fait réfléchir également quand il évoque ses maîtres de la communale.
    Comme ceux de Blondin, les ouvrages de Cavanna ne quitteront pas le chevet de mon lit.
    Amicalement.

    Jean-Michel

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci,
      J'ai retrouvé hier, en rangeant ma collection de Miroir du Cyclisme, un article que Cavanna écrivit pour ma "revue préférée" en 1982. Cela fera bien sûr l'objet d'un prochain article. Cavanna y parle d'ailleurs du livre que vous évoquez.
      Bien amicalement.

      Supprimer