jeudi 29 août 2013

Ma randonnée des HURLUS (Deuxième partie)

Résumé de la première partie.
Le 14 août 2013, après avoir relu ce livre de Jean Amila, me voici sur les pas du petit Michou Lhozier et ses trois copains en fugue d'un orphelinat parisien vers le front de Champagne.
On peut voir le récit du début de ma randonnée, si ce n'est déjà fait, en cliquant ci-dessous.

http://montour1959lasuite.blogspot.fr/2013/08/ma-randonnee-des-hurlus-premiere-partie.html




Ce monument, inauguré en 2007 (seulement ?...) est donc dédié aux fusillés de Souain, ces quatre caporaux fusillés pour l'exemple, ici même à Suippes dans la Marne, à quelques hectomètres du front.
Il semblerait qu'ils aient passé leur dernière nuit, celle du 16 au 17 mars 1915, dans ce poste de garde face à l'église de Suippes.
Wikipédia m'a aidé pour faire un petit résumé de cette triste affaire (de nombreux autres sites et livres en parlent).
Le 10 mars 1915, épuisés par plusieurs jours de durs combats, les poilus de la 21ème compagnie du 336ème régiment d'infanterie refusent de repartir à l'assaut d'une tranchée ennemie au nord de Souain. 
Le général Réveilhac qui avait ordonné l'attaque veut des sanctions et 18 hommes de troupes ainsi que 6 caporaux comparaissent devant le conseil de guerre le 16 mars 1915. Tous sont acquittés sauf les caporaux Théophile Maupas (40 ans), Louis Girard (28 ans), Lucien Lechat (23 ans) et Louis Lefoulon (30 ans) qui sont condamnés à mort.
Le 17 mars en début d'après-midi, ils sont passés par les armes. Quelques heures plus tard, leur peine fut commuée en travaux forcés, mais il était trop tard.
Ce n'est qu'en 1934 que les quatre caporaux furent réhabilités grâce notamment à la persévérance de Blanche Maupas.
Dans "Le boucher des Hurlus", la mère Panier, infirmière de l'orphelinat qui accueille Michou, lui dit (p.66):
« …Mais les généraux sont faits pour mourir dans leur lit… » 
Le Général Réveilhac ne démentit pas la brave femme lorsqu'il mourut en 1937...
Cet officier qui ne semblait pas économe du sang de ses soldats ( Il ordonna la reprise d'une attaque car le pourcentage des pertes admissibles n'avait pas été atteint lors du premier assaut.) a inspiré le personnage du général Mireau dans "Les sentiers de la Gloire" de Stanley Kubrick.
Ne l'aurais-je pas déniché le "Boucher des Hurlus" ? Ce général y ressemble en tout cas...
Au moins 600 soldats français furent fusillés pour l'exemple entre 1914 et 1918.
Reprenant ma triste route, je longe le camp de Suippes où se trouvent les restes de cinq villages qui ne furent jamais reconstruits après 1918. Impossible de les voir sauf lors d'excursions en bus organisées de temps à autre par l'autorité militaire.
« …A l’arrière du car, bondissant à chaque cahot, les mômes n’en revenaient pas. Visiter les champs de bataille, ça c’était du tourisme.
La route était défoncée après quatre ans de passage de batteries lourdes et de tanks, à tel point qu’on ne pouvait pas même parler… Dehors la sale aube montait lentement au loin par tribord, laissant voir des bouquets d’arbres déchiquetés, quelques ruines, et d’autres baraques de camps, ceux-là militaires.

La guerre était finie mais on entrait cependant en zone interdite…» 
(Le boucher des Hurlus p.153)
Car dès avant la fin de la guerre, le tourisme de guerre fut important sur les différents fronts. Les éditions Michelin éditèrent des Guides illustrés des champs de bataille (1914-1918). Ainsi entre 1917 et 1930, 29 titres furent publiés.
 Je me suis procuré à la boutique du Centre d'interprétation de Suippes une reproduction du guide intitulé "Les batailles de Champagne" édité en 1921. 
Dans sa première partie ce guide raconte chronologiquement les péripéties de la guerre en Champagne : la guerre de positions à la fin de 1914 et l'installation dans les tranchées ; les combats de l'hiver 1914-1915 ; l'offensive de septembre 1915 ; la guerre d'usure de 1915 à 1917 ; la guerre des monts de Champagne au printemps 1917 (en rapport avec l'offensive du Chemin des Dames) ; Le "Friedsturm" allemand de juillet 1918 et enfin l'offensive alliée de l'automne 1918.
Le panorama est très complet, bien illustré par de petites photos. 
Bien sûr pas un mot sur les fusillés de Souain ni sur les mutineries de 1917, mais ce guide fut publié en 1921 et il était parrainé par les ministères de l'Instruction publique et des Beaux-arts (sic) et celui des Affaires étrangères.
La deuxième partie présente un circuit qui part de Reims jusqu'à Sainte Ménehoulde et permet de visiter tous les hauts lieux du champs de bataille. A l'époque, il était possible de visiter les villages aujourd'hui interdits.
Six guides du même type viennent d'être réédités en vue, probablement des commémorations du centenaire à venir. Sans doute ma visite aurait-elle été plus complète si je m'y étais référé avant ma randonnée : mais je n'y avais même pas pensé.
Pour compléter le panorama de ce tourisme de guerre, il me faut signaler les nombreux poteaux Michelin encore présents en de multiples carrefours.
Et comme celui-ci mentionne le village de Somme-Suippe, je ne résiste pas au plaisir de citer à nouveau le caporal Barthas :
 « …En revanche, nous étions tous infestés de poux, aussi c’est avec plaisir que nous allâmes à Somme-Suippe prendre des douches dans une installation modèle offerte par sa majesté l’Impératrice de toutes les Russies, s’il vous plaît !
Nous n’avions jamais encore été douchés et désinfectés comme à cette installation impériale ; pendant qu’on nous douchait, nos effets passaient dans une étuve surchauffée où les poux de toutes générations depuis ceux qui n’avaient pas encore brisés la coque de leur œuf, jusqu’aux vieux poux velus et noirs furent étouffés sans rémission.

Ce fut un jour mémorable, depuis de longs mois c’était la première fois que nous ne ressentîmes pas la moindre démangeaison… » 
(Carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier 1914-1918, p. 364)
Et je continue ma route vers un autre haut lieu de l'histoire de France.
Enfin le fameux moulin apparaît, dominant la plaine.
Une mauvaise surprise à l'entrée du village : ce bâtiment est à l'abandon... Plus loin, il me semblera qu'n projet de musée au pied du moulin semble également en déshérence.
M'y voici justement au pied du moulin, mais il s'agit d'une copie de l'authentique moulin de Valmy qui fut détruit dans la première moitié du dix-neuvième siècle, avant d'être reconstruit au milieu du vingtième. La tempête  de 1999 le détruisit à nouveau, c'est donc une deuxième copie que l'on peut admirer aujourd'hui.
Louis Barthas séjourna par deux fois dans le village de Valmy lors de son passage sur le front de Champagne en janvier puis en mars 1917.
« …A trois heures du matin, le train s’arrêta à Valmy, la gare où je devais descendre…
On nous fit l’aumône  d’un quart d’une boisson tiède qu’on nous dit être du café et nous partîmes rejoindre chacun son unité, guidés par des corvées de ravitaillement venues à la gare de Valmy.
Nous traversâmes le village historique. A la sortie je cherchai des yeux le fameux moulin légendaire, mais on me dit qu’il y avait belle lurette qu’il ne moulait plus de farine. Il n’en restait pas une pierre, mais un poteau en indique l’emplacement aux passants.
Du regard, je parcourus ce champ de bataille où s’était joué le sort de la France, de la Révolution et peut-être de l’Europe et je fus étonné.
D’après les récits, les images, les tableaux, j’avais supposé que Valmy était à l’entrée d’un défilé et que l’invasion avait été arrêtée là comme un torrent déferlant de sa montagne et refoulé juste au moment où il va déboucher et s’étendre dans la plaine, mais le paysage était banal, une plaine avec çà et là quelques ondulations de terrain.
Je m’arrêtai sur une éminence d’où peut-être Goethe et le duc de Brunswick avaient observé les phases de l’action, simple escarmouche en regard des titanesques batailles de l’Yser, Verdun ou de la Somme. La campagne couverte d’un manteau de neige, les routes presque désertes, à peine dans le lointain, espacés, quelques coups de canon…"
(Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier 1914-1918 p.424 & 425)
« …Je profitai de mon séjour à Valmy pour escalader le mamelon qui domine le village et où s’élève le monument de Kellermann ; 
sur le socle, je lus : « De ce lieu, de ce jour, date une ère nouvelle. » Goethe
Il y a également une chapelle et un tumulus sur lequel est inscrit la dernière volonté du vainqueur de Valmy : que son cœur reposât parmi ses soldats morts sur ce champ de bataille. C’est çà qui dut leur faire plaisir à ceux qui laissèrent leurs os sur ce champ de bataille.
Enfin sur un poteau je lus : "Ici s’élevait le moulin de Valmy », qui figure sur les tableaux, gravures représentant cette bataille… » 
(Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier 1914-1918 p.444)
Maintenant, il me faut mettre le cap au nord vers le front à proprement parler.
MAIS "...Quel est cet empaffé qui tord
La rue qui paraissait si droite ?..."
Pauvre Lélian,  Allain Leprest. 
Heureusement, le soleil brille car le paysage n'est guère souriant comme le soulignait déjà Louis Barthas.
« …Le paysage n’était guère riant, en pleine Champagne pouilleuse : pins rachitiques, clairières dénudées, ravins et vallons sans ruisseaux ni prairies ; en temps ordinaires quelques corbeaux misanthropes  et quelques rats ermites habitaient seuls ces lieux tristes comme les confins du désert…
Toute la Champagne pouilleuse ne vaut pas une goutte de ce sang si précieux qui a coulé pour conquérir ce coin de désert… » 
(Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier 1914-1918 p. 349)
Il règne toujours dans ces contrées cette impression de désert, un désert habité, certes, mais comme hanté par tant de blessures passées.
Henri Laporte, un autre soldat qui écrivit son "Journal d'un poilu", paru aux éditionx "Mille-et-une-nuits, décrit un même paysage sinistre.
« …Le 15 octobre (1915) au soir, nous montions aux tranchées de Champagne entre Suippes et Tahure. Quel étrange aspect avaient ces champs de bataille de Champagne ! Un sol humide, crayeux, blanc et gris. Un peu de végétation à la sortie du camp –quelques bouquets de maigres sapins- et ensuite la grande plaine triste et désolée, comme un immense cimetière pour vivants. " p.64
« … Je quittai Ville-sur-Tourbe à deux heures du soir par la route de Sainte Ménehoulde ; à trois kilomètres je traversai le village de Berzieux complètement détruit et désert. Seule dans un abri souterrain une ambulance américaine était installée… » 
(Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier 1914-1918 p.443)
Et la traversée me fait me souvenir d'une chanson que Renaud (à Bobino dans les années 1980), Yves Montand et tant d'autres chantèrent.

La butte rouge, c'est son nom, l'baptême s'fit un matin

Où tous ceux qui grimpaient roulaient dans le ravin.

Aujourd'hui y'a des vignes, il y pousse du raisin,
Qui boira d'ce vin là, boira l'sang des copains.
En effet, l'encyclopédie en ligne Wikipédia situe la fameuse Butte rouge sur le territoire de cette commune : 
"Chanson anti-guerre par excellence, elle fait référence à la « butte Bapaume », un lieu-dit inhabité dans les environs de Berzieux, et à un sanglant épisode sur le front de Champagne, pendant la Première Guerre mondiale."
En contradiction avec cet article, celui consacré à Montéhus, l'auteur de la chanson (Il écrivit aussi "La jeune Garde", "Gloire au 17ème" et de multiples chansons patriotiques entre 1914 et 1918), situe ladite butte à Bapaume sur le front de Somme :
"Il (Montéhus) aura tenté de se racheter en composant en 1923 La Butte Rouge qui fait référence à la butte de Bapaume, théâtre de violents combats sur le front de la Somme, durant l'offensive de l'été 1916..." 
Loin de moi l'idée de trancher la contradiction... Je note toutefois quelques similitudes entre les deux lieux évoqués : 

Un lieu, une parcelle, quelque part par là au sud-ouest de Berzieux est appelé Bapaume (cf Google earth)
D'autre part beaucoup de villages de la région de Berzieux se nomment "Somme" : Somme-Suippes, Somme-Tourbe, Somme-Bionne...
Mais dans la région de Berzieux (comme dans celle de Bapaume d'ailleurs), il ne pousse pas de vigne.
Peu importe au fond,  toutes les collines, crêtes, ravins, buttes...  se trouvant sur le front, de la Belgique à la Suisse, firent l'objet de combats acharnés.
J'en ai trouvé une en Champagne, entre Montmirail et Châlons qui pourrait (virtuellement, bien sûr...) faire l'affaire...

Sur cette butte là y'avait pas d'gigolettes

Pas de marlous ni de beaux muscadins.
Ah c'était loin du Moulin d'la Galette,
Et de Paname qu'est le roi des patelins.
C'qu'elle en a bu du bon sang cette terre,
Sang d'ouvriers et sang de paysans,
Car les bandits qui sont cause des guerres
N'en meurent jamais, on n'tue qu'les innocents !

La butte rouge, c'est son nom, l'baptême s'fit un matin

Où tous ceux qui grimpaient roulaient dans le ravin.

Aujourd'hui y'a des vignes, il y pousse du raisin,
Qui boira d'ce vin là, boira l'sang des copains.

Sur cette butte là on n'y f'sait pas la noce

Comme à Montmartre où l'champagne coule à flots,

Mais les pauvr's gars qu'avaient laissé des gosses
Y f'saient entendre de terribles sanglots ...
C'qu'elle en a bu des larmes cette terre,
Larmes d'ouvriers et larmes de paysans
Car les bandits qui sont cause des guerres

Ne pleurent jamais, car ce sont des tyrans !
La butte rouge, c'est son nom, l'baptême s'fit un matin

Où tous ceux qui grimpaient roulaient dans le ravin.

Aujourd'hui y'a des vignes, il y pousse du raisin,
Qui boit de ce vin là, boit les larmes des copains.

Sur cette butte là, on y r'fait des vendanges,

On y entend des cris et des chansons :

Filles et gars doucement qui échangent
Des mots d'amour qui donnent le frisson.
Peuvent-ils songer, dans leurs folles étreintes,
Qu'à cet endroit où s'échangent leurs baisers,
J'ai entendu la nuit monter des plaintes
Et j'y ai vu des gars au crâne brisé !

La butte rouge, c'est son nom, l'baptême s'fit un matin

Où tous ceux qui grimpaient roulaient dans le ravin.

Aujourd'hui y'a des vignes, il y pousse du raisin.
Mais moi j'y vois des croix portant l'nom des copains ...

Paroles : Montéhus

Musique : Georges Krier
Pour ma part, j'aime bien la version de Leny Escudéro.

Ma randonnée n'est pas terminée (et oui, 340 kilomètres, c'est pas rien !...), un troisième épisode, sur les champs de bataille, viendra la clore dans les jours qui viennent...
(A suivre, donc...)

mercredi 28 août 2013

Ce soir, musique...

Pas de vélo, aujourd'hui sur ce blog... Juste envie de partager cette vidéo, superbe...
Allain Leprest était, est, pour moi le plus grand chanteur, poète... Ecoutons.

ALLAIN et fantine leprest par monamipiero par mon-ami-pierrot

Et puis, en furetant un peu les méandres du "web", loin des hits parades, j'ai trouvé ceci, un montage à partir du concert de Jean Corti (qui fut accordéoniste de Brel) au Bataclan en 2007, avec Leprest, Loïc Lantoine (un tout bon lui aussi) qui chante "La petite chanson" de Bourvil, Olivia Ruiz (dont la voix est bienvenue ici pour chanter "L'accordéoniste") et aussi un autre grand (très grand même) accordéoniste, Marc Péronne... et d'autres.

Mon Ami Jean. par mon-ami-pierrot

mardi 27 août 2013

Ma randonnée des HURLUS (Première partie)

Le mardi 13 août 2013
Après avoir relu ce livre d'Amila, j'ai décidé de faire une petite virée à vélo vers cette contrée que je ne connais pas.
Et c'est encore un retour vers la Guerre de 14-18 : Le front de Champagne cette fois. Entre Verdun à l'est et le Chemin des Dames à l'Ouest, s'étend la plaine de Champagne, de Sainte Ménehoulde à Reims en passant par Châlons sur Marne (On ne disait pas encore Châlons en Champagne...). A cette plaine, hérissée de petites collines, les Allemands vont s'accrocher après la bataille de la Marne en septembre 1914 pour y fixer le front jusqu'en 1918. 
Des combats meurtriers vont se dérouler ici durant de nombreux mois pour prendre ou reprendre quelques mètres de tranchées. 
« …Et il semblait tout à fait normal qu’on s’attaque à l’épouse et l’enfant dont le père avait été fusillé en novembre 1917 avec ses camarades qui avaient refusé de monter à l’assaut de Perthes-lès-Hurlus, dix fois repris et reperdu, où près de cent-quarante-mille « poilus » étaient morts pour rien, car l’endroit n’avait aucune valeur stratégique et on ordonnait ces boucheries inutiles uniquement pour « entretenir le moral de la Troupe… » 
(Le Boucher des Hurlus p. 10 & 11)
Jean Amila situe sur ce front de Champagne une partie de l'action de son roman paru en 1982 dans la Série noire de Gallimard. Mais ce n'est pas un roman de guerre, non plus qu'un roman policier, qu'a écrit Amila.
C'est un roman d'après-guerre, un livre qui met en scène la quête d'un petit garçon de 8 huit ans et demi sur les traces de son père.
« …Pourquoi pas le papa, qui avait sans doute été aligné contre un mur de Perthes-lès-Hurlus, avec d’autres messies, les yeux bandés, chantant L’internationale ou Le temps des cerises, avant d’être abattus  sur ordre d’un fringant général surnommé le Boucher ? Il fallait le descendre celui-là !... »

(Le Boucher des Hurlus, p. 88)
Le jour n'est pas encore levé quand je prends la route. En effet, ce sont plus de 300 kilomètres qui attendent le cycliste parti pour une quinzaine d'heures de pédalage. Au minimum...
Le jour à peine levé, me voilà déjà sur les traces des Poilus de 14-18. Sur les côtes d'Ile de France apparaît en effet la Carotte de Mondement qui célèbre la première bataille de la Marne de septembre 1914. Mais aujourd'hui, je pars plus à l'est, sur le front de Champagne.
Gare de Châlons en Champagne : malgré la centaine de kilomètres déjà affichée à mon compteur, c'est ici que commence vraiment ma randonnée.
Mais elle devait plutôt ressembler à ça la gare de Châlons quand le petit Michou Lhozier y débarqua du train de Paris, accompagné par ses camarades Deveau, Devâme et Beurré. 
« …Etait-ce bien la gare de Châlons sur Marne, où ils étaient arrivés ? C’était en tout cas une petite ville maigrement éclairée et tristouillarde sous ses tristes ruines dans le crachin… » 
(Le Boucher des Hurlus, p. 106)
Les copains, ils auraient préféré partir pour l'Australie, le Far West ou le Sénégal... Mais il avait été convaincant le petit Michou, huit ans et demi, et leur fugue de l'orphelinat les a conduits vers Perthes-lès-Hurlus où leurs pères avaient été fusillés comme mutins en 1917. 
Un pèlerinage pour y trouver une arme et revenir tuer le Boucher des Hurlus : simple comme plan, non ?
Ils ont fait le voyage en train en compagnie de femmes de petites vertus qui viennent remonter le moral à la troupe encore sur le front. Et oui en 1919, il y a encore des trouffions sur le front pour nettoyer "les zones dévastées". C'est ainsi qu'une des prostituées annonce à Michou qui dit qu'il veut aller se recueillir sur la tombe de son papa : 
« La tombe ? mais y'a point de tombe, mon petit Michou. C'est pire que tout. Ils font des tas…Pourquoi qu’ils démobilisent pas tout le monde, mais c’est pour arranger un peu, tu comprends ? Qu’on ne voie point que c’est tout boche et Français mélangés, que ça n’avait  plus d’importance et qu’ils étaient seulement là pour qu’on tire dans le tas… Les uns les autres, tu comprends ?  Des Messieurs bien placés qui ordonnent qu’on balance des obus ou des bombes dans le tas… » 
(Le Boucher des Hurlus, p. 106)
Ici, un capitaine qui a sympathisé avec les amies de Michou dans le train prend les enfants sous son aile et les conduit en autocar, avec un groupe de jeunes sous-lieutenants, pour une visite des  zones dévastées, en empruntant cette route sans doute.
Pour ma part, je vais suivre un itinéraire un peu différents des enfants.
« …Ils regardaient la carte. Et le Môme leur montrait dans une zone hachuréele noms des Hurlus, rayé…Perthes lès Hurlus, rayé… Mesnil lès Hurlus, rayé… » 
(Le Boucher des Hurlus, p. 148)
En effet, ces villages ont été rayés à jamais : la zone rouge ! Villages interdits, jamais reconstruits, ils sont restés à l'état de ruines au milieu du camp militaire de Suippes : Hurlus, Perthes-lès-Hurlus, Mesnil-lès-Hurlus, mais aussi Tahure, Ripont et plus à l'ouest Moronvilliers et Noroy.
Après Châlons, je vais visiter Le Camp d'Attila à La Cheppe. Ensuite, pour me rendre au Centre d'interprétation Marne 14-18, je passerai par Bussy le Château. En début d'après-midi, je passerai à Valmy avant de mettre le cap au nord vers Berzieux, Ville sur Tourbe, Virginy et Massiges. Je contournerai le camp de Suippes, interdit d'accès bien sûr même si des visites des villages détruits ont été organisés par le passé, au nord par un petit passage dans le département des Ardennes avant de revenir dans la Marne à Sommepy-Tahure puis Souain- Perthes lès Hurlus (On notera que pour garder quand même le souvenir de ces villages  qui n'existent plus, leur nom a été accolé à d'autres villages). Pour terminer ma visite du front de Champagne, je passerai par Mourmelon (Le Grand puis le Petit...) avant de revenir en Seine-et-Marne par Epernay et la vallée de la Marne. Quel beau programme... si ce n'est un beau parcours car la plaine de Champagne n'est pas plus riante aujourd'hui qu'hier, nous en reparlerons.
Parti sur les traces des Poilus de 14-18, me voici donc avec Attila sur les bras ! Que vient-il faire ici celui-là  ? Et comment vais-je bien pouvoir le raccrocher à la trame de mon récit ? C'est une question que je me suis posé en arrivant au village de La Cheppe car j'ai souvent tendance à me disperser...
"Va jeter un oeil à ce fichu "Camp d'Attila", mais n'y traîne pas, ce n'est pas le sujet aujourd'hui !" essayai-je de me raisonner...
Et en effet, de prime abord, cette plaine d'une trentaine d'hectares entouré d'un talus pouvant atteindre 7 mètres de haut n'a rien d'impressionnant , ni rien à voir avec 14-18, malgré le remarquable travail de recherche et de protection entrepris ici par une association.
En plus, Attila ne mit sans doute jamais les pieds dans le camp qui porte aujourd'hui son nom. La fameuse bataille des Champs catalauniques, en 451, se déroula sans doute plutôt dans la région de Troyes. Ce Camp d'Attila serait en fait un Oppidum gaulois, un lieu de refuge utilisé par les Celtes. Celui-ci est rare car il est situé en plaine.
Je continue néanmoins ma digression en photographiant ce petit monument érigé à l'entrée du camp en 2011 par une délégation mongole, les descendants des Huns, pour fêter le 2200ème anniversaire de la nation mongole.
Malgré tout, il me fallait rattacher ce lieu à la Première guerre mondiale car, s'il m'arrive de divaguer, j'aime bien donner une certaine cohérence à mes messages . J'aurais pu intituler celui-ci : "Randonnée en Histoire de France...", le camp d'Attila, Valmy, la voie romaine Milan Boulogne, la guerre de 14-18... et le tour était joué. Mais non, trop facile ! J'étais parti à la suite du petit Michou vers les Hurlus !
Heureusement, au gré de mes recherches dans ma bibliothèque, j'ai trouvé un fil conducteur, menu certes. Mais solide : qu'on en juge.
Lors de ma visite du Musée de Suippes (j'en parle plus bas...), j'avais remarqué une photo de Louis Barthas, tonnelier dans un village du Midi dont les carnets de guerre ont été publiés en 1978. Pour préparer ce message, j'ai ressorti l'ouvrage de ma bibliothèque et j'ai recherché les propos qui se rapportent aux séjours que le caporal du 80ème d'infanterie fit dans la plaine de Champagne de mai à août 1916 puis de janvier à juillet 1917.
A la page 323, Louis Barthas raconte son arrivée sur le front de Champagne :
«…Demi-heure plus tard, nous prenions possession de baraquements dissimulés dans les clairières d’un bois de sapins rabougris, une route, celle de Cuperly à La Cheppe, et une rivière, la Noblette, traversaient notre camp.
Quoi ! C’était dans ce lieu d’exil que nous venions nous reposer de nos  lauriers ! Nous, dont la gloire, disaient les journaux, éclipsait celle de tous les héros dont l’histoire a retenu les exploits !
On aurait été des lépreux, des galeux, des teigneux mis en quarantaine qu’on n’eût pas été conduits dans un lieu plus isolé, désolé, vilain.

Il est vrai que nous aurions dû être flattés de nous retrouver à l’endroit où paraît-il le terrible Attila fut écrasé après une épouvantable bataille, il y a de cela un millier d’années , mais ingratitude humaine, aucun souvenir, pas même une pierre, ne mémorait le souvenir de cette bataille où s’était joué le sort de notre pays… » 
Ouf, je suis "retombé sur mes pattes" et peux continuer à nommer cette sortie "La randonnée  des Hurlus".
En fin de matinée, j'arrive au Centre d'interprétation Marne 14-18 à Suippes.
Ce petit musée, inauguré en 2007, propose plusieurs salles thématiques.
Dans la première, le film "Si je reviens comme je l'espère" est présenté. Les images d'archives et les scènes reconstituées par une association locale illustrent la correspondance de la famille Papillon, de Vézelay, pendant la guerre. C'est simple, attachant, émouvant la lecture de ces lettres que se sont échangé les quatre frères au front avec leur soeur et leurs parents. Pendant la guerre, la vie continue, même au front !
Un livre a été publié à partir de cette correspondance retrouvée voici peu. Je n'ai pas encore eu le temps de le lire...
La chronologie de la Première Guerre mondiale est affichée autour d'une deuxième salle, agrémentée de documents d'époque, d'objets divers.
 Des armes, bien sûr...
Les différents soldats ayant combattus sur le front de Champagne sont également présentés.
Les textes sont complets et clairs.
Trois silhouettes de soldats : un Allemand, un Français et un Britanique, entourent la carte du front de Champagne.
Dans une autre salle, le visiteur est mis en situation. La tranchée comme si vous y étiez, le danger et la saleté en moins... BOUM !
"Ils ont cassé le bleu du ciel."
 Plus loin, il est question de "L'homme blessé, brisé, soigné..." ; ici aussi avec quantité de documents et objets d'époque comme le matériel d'un médecin du front agrémente la visite.
La mise en scène est soignée, claire et sobre. Si j'ajoute que chaque visiteur se voit inviter à suivre un soldat de 14-18 grâce à des bornes interactives tout au long de son parcours, je peux dire que c'est un lieu qui vaut le détour.
C'est l'heure du pique-nique que je prends dans le petit parc (assez sale, d'ailleurs) entre le Centre d'interprétation et l'église.

Le monument aux morts de Suippes met également en scène la veuve (sans l'orphelin...)
Mais c'est un autre monument qui attire mon attention. J'y reviendrai plus en détail lors de mon prochain message.
(A suivre...)