dimanche 3 mars 2013

Paris-Nice : 1933, première édition

Si la 71ème édition de Paris-Nice débute aujourd'hui, c'est en 1933 que le Petit Journal créa la "Course au soleil".
Alors, je suis allé chercher dans ma collection le numéro 699 du 21 mars 1933 du "Miroir des Sports"  pour raconter, aujourd'hui encore, une histoire en couleur sépia...
Le vélo ne fait pas la une du magazine qui préfère titrer sur match de football Allemagne France.
Ce Paris-Nice 1933 se déclinait en 6 étapes du mardi 14 mars au dimanche 20 mars 1933 :
Paris-Dijon ; Dijon-Lyon ; Lyon-Avignon ; Avignon-Marseille ; Marseille-Cannes et Cannes-Nice.
Pour raconter la course, je reprends le reportage du journaliste Raymond Huttier, envoyé spécial du journal sur la course.
PARIS-NICE : Première et deuxième étapes, les belges gagnent à l'enlevage devant le gros des troupes

Dijon, mardi
Au Belge Schepers revient la première étape Paris-Dijon (312 km) 
On attendait Paris-Nice avec impatience, parce que  c'était   une   épreuve   nouvelle,  dont   la date  avait   paru  quelque   peu   audacieuse. On attendait  plus curieusement encore les résultats de sa première étape, qui pouvaient être catastrophiques si le mauvais temps sévissait, et si les hommes étaient insuffisamment préparés.
Ce fut une étape fort énervante, qui mit en lumière l'état de préparation d'une partie des Belges et de certains français.
D'autres, au contraire, furent surpris par cette première bataille et surtout les Italiens, qui causèrent une grosse désillusion. Trente hommes seulement pouvaient encore conserver quelque espoir pour le classement général après cette étape, mais les autres conservaient l'ambition d'en appeler de cette défaite ou de démontrer qu'ils pouvaient rapidement s'amé­liorer.
Dès ce premier jour, on eut l'impression que les succès de l'épreuve étaient acquis et que le Petit Journal avait doté le cyclisme d'une compétition de grande valeur. 
Schepers, vainqueur, ne possé­dait d'ailleurs pas, à Dijon, une telle avance pour que la suite de l'épreuve s'en trouvât handicapée.

Lyon, mercredi
51 hommes terminent au sprint la  deuxième étape» dont la moyenne horaire dépasse le 38
IL faut tenir pour véritablement  surprenante  la performance réalisée  par les coureurs dans la deuxième étape Dijon-Lyon : 38 km. 130 dans l'heure ;  c'est  une moyenne  à  laquelle on  ne s'attendait certes pas, surtout si l'on se rappelait les généreux et incessants efforts fournis la veille tout au long des 312 kilomètres de la première étape. Sans  doute, la   distance  de  cette deuxième   étape n'était-elle   que   de   108  kilomètres, et le   parcours, serpentant, d'abord, au sein du prestigieux vignoble bourguignon, et longeant ensuite les douces rives de la Saône, ne comportait-il pas de bien grandes difficultés. N'empêche que les concurrents de cette pre­mière grande épreuve de la saison, que l'on pouvait croire en condition athlétique encore imparfaite, ont surpris tous les suiveurs, par leur ardeur, leur énergie et leur excellent esprit combatif.
Ce qui nous a peut-être le plus étonné, au cours de cette deuxième étape, c'est que les meilleurs élé­ments ne furent pas, d'une manière générale, les routiers qui s'étaient distingués la veine, de Paris à Dijon.
On ne peut évidemment pas faire reproche aux concurrents de Paris-Nice, de manifester une belle ardeur combative, mais gare aux conséquences ! C'est sans doute à quoi le champion Belge Romain Gijssels a dû penser en abandonnant, sous le premier prétexte trouvé, du côté de Meursault, quand il a vu la tournure prise par les événements.
La course, avons-nous dit, fut très ardemment menée, non pas toujours par des coureurs ayant intérêt à se mettre en vedette, dans l'espoir de décro­cher un contrat avantageux avant les grandes épreuves classiques, mais souvent par des hommes qui n'avaient aucun intérêt majeur à se signaler à l'attention de leur directeur sportif. Mettons plutôt cette belle activité sur le compte de l'ardeur instinc­tive et impatiente qui anime les coureurs bien entraînés, à la reprise de la saison routière.
Des nombreuses échappées qui se produisirent, il convient de signaler celle de Rebry, Archambaud, Sieronski. Schepers, Buse et Bulla, alors que la cara­vane— une caravane qui nous rappelait tout à fait le Tour de France — traversait les plantureux vigno­bles étiquetés de noms célèbres : Chambertin, Vosne— Romanée, Nuits-Saint-Georges, Beaune, Meursault, Volnay, Pommard, et plus tard, après Maçon, celle de Bulla — encore lui Aumerle et Grandi. Cette dernière fugue paraissait devoir être couronnée de succès, mais le meilleur animateur du trio, l'éton­nant Autrichien Max Bulla, dut s'arrêter, ayant un pneu dégonflé, et les fugitifs se trouvèrent rejoints de nouveau, peu après.
Cinquante et un coureurs arrivèrent sur le quai Saint-Clair, pour disputer l'arrivée, et le rapide autant qu'élégant Belge, Jean Aerts, qu'on avait peu vu au cours de la journée, l'emporta décisivement, devant son compatriote Alphonse Schepers, qui restait ainsi premier du classement général, le rude Nordiste Albert Barthélémy et le fin Jean Bidot.

Troisième étape : Les Belges continuent !
Avignon, jeudi
LA troisième étape Lyon-Avignon a pu paraître moins animée,  plus  monotone  et,   partant, un peu moins intéressante que les deux premières, mais je suppose que c'est uniquement par comparaison. Car, a tout bien considérer, on assista à bon nombre de démarrages, de chasses et d'échappées ; et si les coureurs roulèrent un peu moins vite que la veille, ils n'en montrèrent pas moins un bel esprit combatif.
On peut même considérer que la journée fut plus fertile que la précédente, puisque la série des échap­pées eut une conclusion positive : un petit groupe de dix coureurs réussissant à se détacher avant le terme de l'étape, alors que la veille l'arrivée avait été disputée par un peloton compact.
Le gros événement de cette étape fut la tentative d'échappée, tout à fait remarquable, déclenchée dans la seconde moitié, du parcours, par le jeune et ardent Parisien Georges Speicher. Dans une forme éblouissante, Speicher mit à profit la côte de Donrière, pour démarrer sèchement, entraînant avec lui le Marseillais Rinaldi et le néo-professionnel Mithouard. Speicher pédalait si facilement et menait un train si rapide, que ses deux compagnons se trouvèrent « lâchés dans la roue », ce qui ne se voit pas très souvent. Resté seul, Speicher continua bra­vement son effort, roulant à 45 à l'heure, et tenant tête au peloton lancé à ses trousses.
Effort inutile et vain, imprudent même, et le signe d'une classe indiscutable.
Comme électrisé par cet exemple, le peloton, dès que Speicher eut été rattrapé, ne cessa plus de multiplier les escarmouches et, à Courthezon. 17 kilo­mètres avant l'arrivée, un petit groupe de onze cou­reurs, comprenant Schepers, Van Rysselberghe, Mauclair, Tommies, Gabard, Monciero, Camusso, Hardiquest, Deloor, Horemans et Bernardoni, réussit à se détacher.
A l'arrivée, où, sous un beau soleil, se pressait le long des remparts, tout près du célèbre pont Saint-Bénazet, une foule enthousiaste, Van Rysselberghe fut classé premier devant Schepers.
Il nous avait, hier, pourtant semblé que Schepers, l’infatigable Schepers, avait franchi le premier la ligne d'arrivée. Peut-être est-ce parce que M. Alban Collignon, le fameux juge de Copenhague, se trouvait à proximité de la ligne d'arrivée, qu'une pareille erreur d'appréciation s'est trouvée commise ?

Je me suis bien entendu questionné sur le sens de cette dernière phrase. Et j'ai trouvé la réponse !
A Copenhague, en 1931, se déroulaient les championnats du monde de cyclisme. La finale de l'épreuve de vitesse opposait le Français Michard et le Danois Hansen. Après avoir gagné chacun une manche, les deux hommes s'affrontèrent dans la belle.
Michard, à droite, vainqueur ! Et Champion du monde ! Les 12000 spectateurs réunies dans le vélodrome étaient d'accord. : Toutes ? Toutes, sauf une, M. Collignon, vice-président de la Ligue Vélocipédique Belge et juge à l'arrivée, déclara Hansen vainqueur. Ce dernier protesta, il refusa même dans un premier temps d'endosser le maillot de champion du monde. La foule, des Danois en grande majorité, poussa un cri : "Michard ! Michard !" Le juge à l'arrivée lui-même, le brave M. Collignon, était prêt à revenir sur sa décision... Hélas, le règlement (Article 40) stipulait : "Les arrivées sont jugées par une seule personne et ses décisions sont sans appel." 
Falk Hansen devint donc Champion du monde de vitesse malgré lui...
Dans son article de 1933 , Raymond Huttier qui qualifiait M. Collignon de "vrai brave et honnête homme" en 1931, semblait avoir un peu changé d'avis...
Imaginons pareil règlement pour un certain Paris-Roubaix et Gilbert Duclos-Lassalle n'en aurait pas deux  à son palmarès !

Quatrième étape : Première victoire française, quand Speicher sait vouloir
Marseille, vendredi.
enfin, une victoire française ! ne put-on s'em­pêcher de s'écrier en voyant Georges Speicher franchir, quelques fractions de seconde ayant Jules Merviel, la ligne d'arrivée de la quatrième étape,  Avignon-Marseille,  tracée sur la piste plate de l'immense parc Borély. Victoire particulièrement bien accueillie d'ailleurs, car elle  récompensait un coureur fort svmpathique, racé, élégant, au tempé­rament bien français et qui s'était déjà bellement distingué les jours précédents.
Le succès, ou plus exactement la performance de Speicher, qui réussit à s'échapper en compagnie du rude Merviel au contrôle d'Aix-en-Provence, plus de 50 kilomètres avant l'arrivée, après une course où le vent du sud avait été roi, doit nous réjouir aussi à un autre titre. Les lecteurs du Miroir des Sports se rappellent sans doute que nous avons consacré, il y a deux mois environ, un article à Georges Spei­cher, grand espoir du cyclisme français. 
On retrouvera l'article en question sur ce blog en cliquant sur le lien suivant : http://montour1959lasuite.blogspot.fr/2012/11/le-tour-de-france-1933-le-recit.html 
Dans cet article, j'avais dépeint le sosie de Leducq comme un coureur bourré de qualités athlétiques, mais dont les ressources morales étaient beaucoup moins généreuses et qui, notamment, manquait sérieuse­ment d'audace et de ténacité dans l'effort. Speicher, qui reconnaissait loyalement ses défauts, nous avait assuré qu'il ferait tout son possible, au cours de la saison qui allait s'ouvrir, pour mettre toute sa volonté au service de ses muscles.
— Pour cela, disait-il, je n'aurai qu’à prendre exemple sur mon camarade Archambaud, avec qui je ne cesserai jamais de m'entraîner.
Cette transformation morale, que Speicher nous avait annoncée, et en quelque sorte promise, est aujourd'hui un fait accompli. Speicher a appris à souffrir, à se dépenser, à s'accrocher ; il a du même, coup, pris confiance en lui-même, et nous devons voir en lui, le meilleur routier du moment.
Cette quatrième étape, avons-nous dit, fut courue sous le signe du vent, un vent du sud terrible qui s'était levé brusquement et qui, dans les deux pre­miers tiers de la course, vint rudement frapper les routiers de face ou de côté, rendant ainsi impossible, toute tentative d'échappée. Après Salon, le vent mollit quelque peu, et Speicher, mettant à profit cette accalmie, démarra juste au contrôle d’Aix-en-Provence. A vrai dire, Speicher ne pensait peut-être pas à une fugue sérieuse, mais quand il se vit en pos­session d'une cinquantaine de mètres d'avance, avec seulement un coureur, Merviel, dans sa roue, il appuya fermement et courageusement sur les pédales. Merviel, qu'un long séjour chez Francis Pélissier, dont il a scrupuleusement suivi les conseils, parait avoir transformé, se dépensa de son mieux, et ainsi la tentative des deux fugitifs se trouva-t-elle couronnée de succès.
Imaginez l'enthousiasme de la foule marseillaise, une foule de Tour de France, quand les deux Fran­çais arrivèrent détachés au Parc Borély, avec une minute d'avance sur Demuysère et 2' 30 sur le gros du peloton ! Il pleuvait sans doute à verse, mais le soleil était dans tous les cœurs.


Contraste saisissant dans la cinquième étape de Paris -Nice
Cannes, samedi.
Il est dommage que la cinquième étape Marseille-Cannes n'ait pas été courue à l'envers. En effet, dans la  première moitié  du   parcours,   dont   le profil était assez accidente, on put assister à de sérieuses échappées, alors que la seconde partie de l'itinéraire,  longeant  presque  sans  interruption   la divine Côte d'Azur et incitant les coureurs à une inou­bliable mollesse, permit  le regroupement total.
L'arrivée au sprint était inévitable, et chacun bor­nait son ambition à se placer le mieux possible. André Leducq, désireux de se racheter de ses médiocres performances passées, et qui savait que la longue ligne droite de la Croisette lui convenait tout parti­culièrement, était un des plus désireux d'arracher la victoire. Malheureusement, juste à l'entrée de Cannes, il s’accrocha avec son camarade d'équipe Speicher. Un léger flottement se produisit inévi­tablement dans le peloton, et le grand Fernand Cornez, bien placé à ce moment-là, en profita pour prendre un avantage décisif. 
Dire que l'on ne fut pas un peu étonné de le voir franchir le premier la ligne d'arri­vée, avec plusieurs longueurs d'avance sur Schepers, Rebry, Lapébie et Rinaldi, serait trahir la vérité. Le brave Fernand, lui-même considérablement, im­pressionné, ne savait comment manifester sa joie. De tels résultats pour inattendue qu'ils soient ne nuisent, nullement a l'intérêt du sport cycliste.

Sixième étape : Camusso gagne mais Schepers reste premier du classement général.
Nice,  dimanche.
comme dans le Tour de France, l'étape Cannes-Nice a été celle des Italiens et, comme au mois de juillet dernier, c'est le sec et nerveux Camusso qui franchit le premier, nettement détaché,  la ligne d'arrivée tracée sur le  quai des Etats-Unis, au bord même de la mer aux flots bleus.
L'étape Cannes-Nice, que les coureurs dispu­tèrent aujourd'hui, était beaucoup moins redou­table que le Cannes-Nice du Tour de France. On ne passait pas en effet par la boucle de Sospel, avec ses raides cols de Nice, de Braus et de Castillon. Après avoir longé la côte jusqu'à Menton, à la frontière italienne, les routiers revenaient pour ainsi dire sur leurs pas, et, après avoir traversé Monte-Carlo, ils avaient simplement, avant de rejoindre Nice, à esca­lader la montée de Beausoleil et la fameuse côte de la Turbie. Les obstacles étaient donc en nombre fort réduit, mais ils furent suffisants pour que Camusso  put mettre en valeur ses qualités de grimpeur qui sont véritablement extraordinaire.  Arrivé au pied de la Turbie en compagnie de la plupart des unités marquantes du peloton, Camusso partit littéralement au sprint et, tout de suite, il se détacha d'une ma­nière décisive. Nul ne put, même pendant quelques centaines de mètres, résister à la puissance de son attaque, pas plus Benoît-Faure et Barral, qui avaient été les grands rivaux de Camusso dans les étapes de montagne du dernier Tour de France, que les régionaux sur qui beaucoup avaient fondé de sé­rieux espoirs.
Camusso surclassa tout le monde aujourd'hui, comme rarement un grimpeur a pu le faire jusqu'ici, et s'il possède encore une pareille forme au moment du Tour de France il faudra obligatoirement faire de lui un des plus sérieux outsiders de l'épreuve.
Arrivé seul au sommet île la Turbie, avec une minute d'avance sur Barral, Demuysère, Schepers et Hardiquest, l'étonnant Transalpin augmenta encore son avance dans la descente et à Nice il comptait 1' 30 d'avance sur Jean Aerts, Max Bulla, Demuysère, Barral, Schepers, Hardiquest, Arcbambault et Benoît Faure.
Seulement, cette avance n'était pas suffisante pour que Schepers pût être inquiété, et le puissant routier flandrien, qui avait pris la tête depuis Paris, ter­minait ce premier Paris-Nice, dont le succès fut con­sidérable, en grand triomphateur.
Raymond HUTTIER
On notera que les deux dernières photos furent transmises par Bélinographe, ce qui explique leur moins bonne qualité : le bouclage du journal n'attend pas ?

Le classement général de l'épreuve s'établit ainsi :
1. Alphonse Schepers, 37 h, 4,8' 7
2. Louis Har­diquest, 37 h. 50' 37
3. Benoît Faure, 37 h. 51 ' 20
4.. Deloor, 37 h. 51' 31
5. Speicher, 37 h. 51' 17
0. Camusso, 37 h. 53' 17
7. Jean Aerts, 37 h. 53' 50
8. Bernard, 37 h. 55' 34
9. Louviot, 37 h. 55' 40
10. Archambaud, 37 h. 56' 05
11. Buttaffochi, 37 h. 58' 04
12. Joly, 37 h. 58' 13".

L'analyse de la course revient au journaliste Lucien Avocat :
je savais que les Français Archambaud et Spei­cher étaient en grande condition; que  Bulla, Cornez, Lapébie marchaient bien; que Leducq devait être à court de préparation, ainsi que les Allemands Sieronski, Geyer, etc., et, enfin que certains régionaux étaient capables de beaux exploits. Cela m'avait, incité à penser que les routiers belges ne triompheraient pas aussi facilement qu'ils avaient l'habitude de le faire dans Paris-Roubaix, qui était jadis la première course de l'année.
Or il faut reconnaître que les coureurs flandriens ont encore été les maîtres des routiers français, allemands, italiens, suisses et espagnols. Sans doute ce n'est plus l'écrasement d'autrefois, mais ce qui reste inquiétant c'est la facilité de la Belgique à produire de nouveaux coureurs chaque année, alors que ses anciens sont toujours dangereux. Même amputé de Bonduel, Félicien Vervaecke  et autres coureurs de classe. Le lot des Belges de Paris-Nice prend dès les premières étapes la tête du classement général et ne la quitte plus. Sans doute, nous aurons Archambaud et Speicher et cela c'est notre grand espoir pour la saison ; mais nos jeunes, qui débutaient en compétition professionnelle, les bons Noret et Mithouard, n'ont pas fait grand'chose, non plus que les jeunes Italiens.

Quelque temps après, Speicher remportait le Tour de France 

et le championnat du monde sur route . Mithouard 

gagnait Bordeaux-Paris cette même année. Noret inscrivit 

son nom au Derby de la route en 1934.  

samedi 2 mars 2013

Les Tours de Monsieur PELLOS : 1932, le premier... (2)


 Dans le n° 305 de match, paru le 12 juillet 1932, Pellos publie  son premier dessin de la course : peloton groupé au départ de Paris suivi par quelques "resquilleurs" qui aimeraient bien se joindre aux "Tour de France".
Dans le numéro 306 du 19 juillet, il illustre un article de Jean Antoine, qui fut sans doute le premier des radioreporters sportifs du Tour de France !
Le ton est... littéraire : un hommage au beau pays de France. Digne de "Ma France" de Jean Ferrat ou du "Douce France" de Trénet.
Pellos apporte au texte une note légère et humoristique, un parti pris qu'il gardera tout au long de ses pérégrinations estivales autour de la France !
Des  paysages  du Tour
(Texte et dessins de nos envoyés spéciaux)
Perpignan. — Charles Pélissier, dans un article, a affirmé que les coureurs regardaient uniquement la route. Il a dit toute sa surprise de découvrir, cette année, nos belles provinces françaises. Est-ce tout à fait exact ? J'ai sou­venir d'un Hector Martin, certes vaincu, gra­vissant le Puymaurens les mains en haut du guidon et m'interpellant pour me faire admirer la sauvagerie des escarpements de l'Andorre. N'est-ce pas aussi Benoît Faure qui lors d'un Tour précédent, malgré un quarante à l'heure soutenu, montrait à Guerra la statue de Napo­léon, près de Laffrey et lui retraçait la marche sur cette route du retour de l'Empereur ? Cer­tes, n'exagérons rien, mais toutefois on peut reconnaître que les paysages du Tour ne sont pas aussi délaissés qu'on veut bien le dire. Dès que nous avons quitté Paris, nous sommes sé­duits par un spectacle permanent. Du Vésinet à Caen, la transition de l'Ile-de-France à la Normandie s'effectue sans heurt, avec une lo­gique et un équilibre parfaits. Les haies se font plus fournies au bout de cent kilomètres, les prés sont plus verts, et, devant chaque mai­son, des roses nous jettent aux narines, quand nous passons, une bouffée de parfum délicat. La route est de notre avis. Elle hésite et songe à s'attarder aux meilleurs coins. Partout des virages, des méandres onctueux et bitumés, courbes relevées sur lesquelles nos voitures se penchent comme les pommiers charnus aux branches desquels nous cherchons des yeux tant de fruits en espérance. Des troupeaux paissent tranquilles. Les flèches de la cathé­drale de Caen jaillissent dans un ciel déjà dé­blayé par le vent de mer. Sur les lèvres du citadin, un goût salé évoque la Manche proche et les plages fleuries où les Parisiens essaient —  faisant contre mauvaise fortune bon cœur —  de prendre des vacances ensoleillées.
Mais elle est déjà loin, la Normandie. Voici le chemin creux breton d'où sort un troupeau mené avec insouciance par un petit gars blond aux yeux bleus.
Les roses de Normandie ont fait place aux géraniums qui régnent ici. Les maisons sont de granit. Les toits d'ardoise luisent sous la pluie du matin. Les cheminées en pignon fument lourdement, évocatrices du café au lait et des grandes tartines de beurre salé qui sont la grande récompense des gosses qui vont à l'école ou en reviennent. La route, maintenant, peine avec les coureurs. Elle gravit sans ménagements chaque colline. Mais la Bretagne, bonne fille, leur offre, au sommet de chaque côte, un pay­sage nouveau, vaste, reposant, tout parsemé des flèches de pierre des clochers ajourés.
 Et la grande ville nous reprend. Voici Nan­tes, sa vie de port fluvial, ses quais et ses ad­mirables maisons du XVIIIe siècle. Ce n'est qu'une halte. Les pylônes du pont transbordeur nous reposent un peu de la verdure.
Excusez-nous d'aller si vite, mais on nous attend partout ; il faut nous hâter. De la Ven­dée, nous ne verrons pas grand' chose. Et com­me nous voudrions cependant nous arrêter dans chacune de ces maisons basses, aux murs cré­pis, aux toits de tuiles... déjà prometteurs du Midi si proche ! Une vigne familière festonne au-dessus de l'entrée. En la sulfatant, on a jeté sur la façade des tons verts qui chantent au soleil et s'allient aux buissons de roses pompons qui brillent de mille teintes, pourpre, rosé, blanc, jaune. Cent à l'heure. Il ne faut pas rou­ler longtemps à cette allure pour franchir la frontière du Bocage vendéen et tomber dans le Marais poitevin. Un ciel de Boudin, des va­ches de Troyoh. Ce ne sont que canaux et prairies grasses. Lorsqu'on traverse cette contrée si attirante par une route ombragée de frênes, on a, pour la première fois, l'impression d'être au-dessous du niveau de la mer. Saviez-vous que nous avions en France la Campine belge ? C'est dans le port de La Rochelle, où somnolent deux vieilles tours qui ont l'air de douaniers en retraite, que les voiles tannées des bateaux de pêche accrochent un soleil qui n'est déjà plus celui du Nord.
 Franchissons une ville romaine. Saintes, dont les toits plats en tuiles d'un rosé déteint évo­quent, pour le voyageur qui a quelque imagi­nation, les terrasses de l'Orient Et la vigne nous accueille. A l'infini, les ceps célèbres, ali­gnés sagement, sont parfois entourés de grilles lorsqu'il s'agit du vin futur qui s'en ira dormir dans les caves des milliardaires. « Le vin dissipe la tristesse », affirme un baryton dans un opéra dont on emprunta le sujet à Shakes­peare ; la vigne illumine le paysage. 
Chaque propriétaire viticulteur a sa petite maison en­tourée du plus joli jardin du monde. Aux bords de la Gironde, sur chaque coteau, on voit des gens heureux de vivre. Sur l'autre rive du fleuve, des fumées qui annoncent la ville, de lourds nuages qui font perpétuellement le cirque, vont à la mer et puis reviennent, sans jamais pouvoir se libérer de cette course inutile qu'on leur impose : c'est Bordeaux.
Ceux qui vous ont dit que les Landes étaient un pays plat n'y connaissent rien. C'est une des plus belles régions de France. La route, ici toute droite, a été tracée par des hommes dé­cidés, ceux-là même qui, en cent ans, ont fait ce pays. On vit ici dans le silence ; le pied foule un perpétuel tapis d'aiguilles de pins.
Dans chaque clairière, un homme sage a bâti sa maison. Il y vit calme, respirant l'air embaumé de senteurs balsamiques, connaisseur en bonne cuisine, paisible, puisque toute la na­ture travaille pour lui.
 J'admets que les coureurs ne puissent con­templer les admirables panoramas que nous of­frent les Pyrénées. Et l'on ne sait trop si l'on doit préférer les vertes et grasses vallées où bouillonnent des torrents peuplés de truites aux larges visions sauvages des sommets. L'Aubisque ou le Tourmalet, c'est l'immensité : cimes voilées de nuées, ou, lorsqu'elles apparaissent, encore chargées de neige. Le vent pur souffle ici, sans ménagement. Pour tout accessoire, un écriteau toujours planté de travers et qui in­dique l'altitude. Et nous sommes pris entre deux spectacles : celui que nous offre Henri Desgrange et celui de la nature. Et les petits villages de montagne succèdent aux petits vil­lages de montagne. 
Sur le passage du Tour, faisant l'union sacrée, il n'est pas rare de voir, rassemblée devant le café où l'on cause, le curé et les représentants de l'autorité. Mais inutile de songer à s'arrêter, ne fût-ce qu'un instant. Pas plus là qu'ailleurs. A Tarascon-sur-Ariège, nous allons trouver de nouvelles joies. C'est ici que notre itinéraire emprunte la vallée de l'Ariège, majestueuse et prodigue de ses eaux bondissantes. Nous allons en remonter le cours jusqu'après l'Hospitalel, le quittant pour abor­der les premières rampes du col de Puymaurens. A Bourg-Madame, le pays change brus­quement. En quelques kilomètres d'une des­cente vertigineuse, après Montlouis, nous tom­bons en Catalogne. Les maisons des villages aux clochers de fer se sont serrées les unes contre les autres pour faire de l'ombre dans la rue. La vigne met la teinte verte de ses jeu­nes pousses en accord avec la teinte rouge de la terre. Les cactus surgissent du sol et le so­leil inonde de ses rayons cette terre bénie. Les Pyrénées s'en vont mourir dans la mer. Nous avons enfin laissé le mauvais temps loin derriè­re nous ; il est accroché solidement à une bar­rière infranchissable de montagnes.
Jean Antoine.

Et toujours ce petit air des Pieds Nickelés, non ?
Dans ce même numéro de l'hebdomadaire sportif, il évoque aussi la course, ou plutôt ses à-côtés : Pellos est allé fureter du côté des hôtels des coureurs durant...      La journée de repos !
Il croise tout d'abord Julien Moineau, membre de l'équipe de France, qui se fait "malmener" par un masseur.
Pendant que certains se reposent, d'autres coureurs allemands tuent le temps en jouant aux cartes.
Manchon, le directeur sportif des Français, retire habilement un pansement du bras de Speicher.
Leducq, quant à lui, rêve, bruyamment, à son beau maillot jaune ! Son compagnon de chambrée, Marcel Bidot, en est tout retourné !
Mais le lendemain matin, il faut reprendre la route sous la houlette de Lucien Cazalis, le secrétaire général du Tour de France. De sa voix de stentor, il fait l'appel : après cela, tout le monde est bien réveillé !
Dans le numéro 307 de Match, Pellos revient illustré un article de Jean de Lascoumettes qui raconte la course du point de vue d'un chauffeur du Tour.
Hommage aux chauffeurs des torpédos de Match : Latour, Annet, Brigadino & Girard ?
Vous trouvez sûrement ça rigolo, vous, le Tour de France ? Bien sûr, si on ne l'aimait pas, on ne serait pas là. Mais, enfin, pour ce qu'on en voit... Je ne parle pas pour vous, je parle pour nous, les chauffeurs. Il faut rien avoir d'imagination et d'adresse pour entrevoir quelque chose !
Nos premiers ennemis, qu'on arrive bien vite du reste à éviter, ce sont les coureurs eux-mêmes. On leur pardonne tout. Ils ont toujours raison ; seulement, quand il faut les dépas­ser il y a toujours quelqu'un qui fait la sourde oreille. Alors, on est obligé de casser les oreilles des autres à grands coups de trompe. On est forcé de rester dans le peloton. On se fait, révérence parler, enguirlander comme du poisson pas frais. Et l’on ne pense, hélas ! qu'à une chose, ne pas bousculer un cycliste, surtout ne pas lui casser quelque chose s'il touche maladroitement votre pare-choc. Là, vous trouvez que c'est marrant ?

Ajoutez d'ailleurs que, si une chasse se produit, si tous les occupants de votre voiture se mettent à vibrer, à « gueuler », à s'emballer, et que vous vouliez passer, si vous voulez faire comme eux dame ! on est un homme ou bien vous recevez du chef de voiture une admo­nestation peu aimable, ou bien vous allez vous répandre dans le fossé. Il faut éviter l’un et l’autre.
Quant à la foule, c'est une abomination. Il faut passer au travers, la fendre comme on fait d'un fruit. Les pneus frôlent les orteils. Si l’on ne fait pas mine d'être méchant, on ne passe pas ; si on est trop méchant, et même quand on ne l'est pas du tout, on reçoit, au passage, des compliments peu flatteurs.
Et je ne parle pas des vieilles femmes qui, sans regarder, ont le désir de traverser la route au moment précis où nous arrivons. Quand on se promène pour son plaisir, on n'y fait pas attention, c'est tellement rare. Mais dans le Tour de France, il faut compter encore que les animaux sont en folie, comme les hommes. Les chiens sont les plus curieux mais les moins dangereux, même si on leur passe dessus.
Il n'en est pas de même pour les vaches. Celles-là sont plus bêtes que nature. Elles se croient très rapides : quand vous voulez doubler, les voilà qui repartent précipitamment devant votre capot, et votre moyenne tombe tout de suite à quinze à l’heure ; « Allons, vite ! » dit le rédacteur pressé. Je voudrais bien l’y voir !
Et les autres chauffeurs. Ah ! quelle plaie ! Il faut d'abord vous dire qu'il y a deux sortes de chauffeurs : d'abord le chauffeur du Tour de France. Celui-ci pilote une voiture reconnue et agréée. Tous les soirs, on lui remet un petit bout de papier qu'il collera sur son pare-brise et qui lui vaudra le lendemain la considération distinguée des gendarmes ou des agents de police.
Celui-là, qu'il soit au volant d'une huit chevaux, ou au volant d'un camion de cinq tonnes, est un vrai chauffeur, un vraiment vrai, un as. S'il lui arrive un petit accroc, ce ne doit jamais être de sa faute. Il y a toujours des causes, claires ou mystérieuses, à cet acci­dent qui ne saurait entamer sa réputation de virtuosité, qu'il ait été se jeter sur un arbre, ou dans l’arrière d'une voiture arrêtée. Tous les camarades seront de cet avis, si l’on discute le coup sur l'incident. On est des « as » et, entre « as », on se soutient.
Mais les autres, ah ! là là ! Ce sont tous des cafouilleux, des bons à rien, des apprentis. Vous me dites que l’autre jour, il y en avait un qui était, paraît-il, un grand champion, une espèce de Chiron ! Laissez-moi rire ! Vos champions, ils n'ont qu'à dire qu'ils le sont s'ils ne veulent pas qu’on les traite comme les autres. Non ! mais... vous voyez ces gens qui hésitent plusieurs moments à vous livrer la route sur laquelle vous avez des droits et sur laquelle ils n'ont que des devoirs ? Vous les voyez essayer même de vous dépasser parce qu'ils ont une très grosse voiture, qui tape le cent quarante, et vous une simple dix chevaux ? Comme si nos chignoles ne devaient pas être par définition les plus belles de toutes !
Puis alors, vous savez... conduire un photo­graphe ; c'est ça le boulot. La photo ne peut pas attendre parce que le paysage ne se présente pas à point nommé. "Passez ! Passez !" se lamente le chercheur d'images. Il n'y a pas moyen ? Il faut y aller quand même. Vous passez sur des talus, sautez des caniveaux, on dirait que tout se déglingue. Vous êtes passé, enfin, je ne sais comment. « Arrêtez ! » dit alors le photographe.
Mais on repart devant eux. Et le voilà grimpé debout sur la capote. Les coureurs arri­vent. Alors, ou bien vous attendez qu'il se soit rassis, et qu'il vous ait dit : « En avant ! » pour repartir, et alors le peloton se reforme devant vous et tout est à recommencer; ou bien vous démarrez quand vous le jugez bon, et vous précipitez le photographe au fond de la voiture, sur son derrière. Dans tous les cas, vous en prenez pour votre grade.
Et les coups de pompe !... Et on ne peut pas y échapper. Les journalistes n'ont pas assez de temps pour dormir. Tous ont un terrible déficit de sommeil. Les uns tiennent le coup parfaitement, d'autres un peu moins bien. Aussi, vers midi, s'il fait chaud, il y a des coups de pompe. Vous voyez le monsieur qui est à côté de vous essayer de lutter contre le sommeil. Vous voyez dans votre rétroviseur les passa­gers de l’arrière anéantis.
Terrible, ça ! Quelle tentation ! C'est comme si vous étiez depuis quinze jours dans le désert, mourant de soif, et qu'on vous présente un grand verre de bière bien fraîche, en vous interdisant d'y toucher. Notre petite revanche, à ce mo­ment, c'est d'accélérer si l’on est en queue, freiner si l'on est en tête, pour faire admirer sa cargaison aux camarades. Là, on rigole bien. Mais c'est toujours à ce moment que le mon­sieur se réveille.
Ah ! quelle vie ! Quand on a fait deux cents malheureux kilomètres à ce régime-là, on a l'impression d'avoir fait un interminable voyage. Les gens s'étonnent que vous soyez fatigué ou énervé : certains vont jusqu'à vous dire : « Eh bien ! mon pote, on ne s'en fait pas ! » D'abord, on n'est le « pote » de personne en dehors de ceux de la caravane, et puis si ! On s'en fait jusqu'à l’arrivée.
La récompense c'est quand le vainqueur, pour gagner le contrôle, vient s'accrocher à votre voiture dans laquelle il a jeté son bouquet et que vous allez ainsi dans la foule sous les applaudissements. Ça vous fait tout de même quelque chose. On met l’échappement libre et on prend un air de mauvaise humeur pour ne pas avoir l'air d'avoir l’air... On n'en pense pas moins.
Enfin, vous savez, ce qui nous plaît surtout, dans le Tour de France, c'est que nous allons bientôt pouvoir le raconter. Et ce sera une bien douce chose.
Jojo.
Pcc: Jean de Lascoumettes.
Le Tour 1932 est bientôt fini mais il continue dans les pages des numéros de Match du mois d'août où les principaux acteurs du grand Barnum estival racontent leurs aventures.
Ainsi pour illustrer les propos du vainqueur, André Leducq, Pellos peut-il croquer le volubile champion qui habitait à l'époque à Saint Mammès en Seine et Marne.
Leducq, colère d'avoir crevé !
Leducq satisfait de sa course.
Leducq saluant la foule en liesse du Parc des Princes, poursuivi par un photographe essoufflé (Le même qui sur un autre dessin tirait la queue d'une vache...).
Leducq acclamé par la foule (un soir dans un hôtel de province).
Le TOUR de FRANCE est une grande aventure !